La Fameuse interview de Dominique Buzoni-Gatel

7 octobre 2020
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Ingénieure agronome de formation, Dominique Buzoni-Gatel a occupé les plus hautes fonctions de la recherche scientifique*. En 2015, cette Fameuse prend la direction de l’école ONIRIS – école nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l’alimentation à Nantes, à la tête d’une équipe de 550 personnes et 1200 étudiant·e·s. Après 5 années d’un management tourmenté, elle quitte ses fonctions à l’issue de son mandat. Avant la publication d’un livre sur cette expérience, elle nous livre quelques éléments sur le corporatisme délétère et le sexisme pouvant exister dans les grandes écoles 

 

*Commandeure de l’ordre du Mérite agricole en 2019, elle a été Directrice de recherche à l’Institut Pasteur et à l’INRAe (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), et enseignante-chercheuse au Dartmouth College aux États-Unis.  

 

Dans quel contexte êtes-vous arrivée à ONIRIS ? 

Cinq ans après la fusion entre l’école vétérinaire et l’école d’ingénieur en agroalimentaire de Nantes, il fallait insuffler à ONIRIS une nouvelle vision, respectueuse des valeurs et compétences de chacun des deux cursus.  L’école venait par exemple de perdre son label AEEEV (Association européenne des établissements d’enseignements vétérinaires), une reconnaissance internationale récupérée en 2017.  

 

Je suis arrivée en toute transparence mais sans comprendre où je mettais les pieds : les éléments dont je disposais étaient vagues et apparemment l’établissement souffrait d’un manque de structuration.  J’ai été choisie par la direction de l’enseignement supérieure et de la recherche du ministère de l’agriculture, après un vote consultatif du conseil d’administration de l’école en obtenant la quasi-totalité (moins une voix) des voix des personnes qualifiées externes à l’établissement et aucune des personnels internes. J’ai été nommée par le président de la République sur proposition du ministre.    

 

Quelle expérience de management aviez-vous alors ?  

 

J’arrivais de Tours où je gérais déjà une équipe de 300 personnes de l’INRAe avec un projet ambitieux de restructuration et de création d’une unité mixte de recherche INRAe-Université de Tours (médecine et pharmacie).  J’y avais développé une vision précise de la recherche, agile, basée sur l’intelligence collective et l’évaluation externe de compétences. 

 

Je me sentais vraiment prête par rapport au contexte si particulier d’ONIRIS… cela ne m’a pas empêchée d’être interpellée dès mon arrivée en poste. J’ai immédiatement ressenti une grande hostilité à mon égard. D’abord j‘étais une femme responsable d’une équipe d’enseignant·es-chercheur·es, ensuite j’avais une formation d’ingénieure agronome, ce qui m’a tout de suite été reproché dans cette école où les formations initiales en vétérinaire sont majoritaires. 

 

Pouvez-vous nous décrire plus précisément ce qui s’est passé ?  

 

Mes premières actions ont été violemment rejetées par une partie de l’équipe en place.  J’ai aussi fait des choix à rebours de certaines traditions corporatistes, comme la cérémonie des diplômes précédemment menée avec un certain faste, et puis j’ai « omis » d’inviter certaines personnes influentes à des rencontres internes à l’établissement.  Cela peut sembler anecdotique, mais cela donne un indice de ce qui se déroula ensuite lorsque je commençai à appliquer la loi et certaines règles de transparence et d’équité pour redresser le fonctionnement de l’école et faire cesser des pratiques répréhensibles.   

 

J’ai subi des intimidations, une forme de harcèlement et des menaces graves qui m’ont obligée à porter plainte. J’ai le sentiment d’avoir côtoyé l’irrationnel dans l’acharnement contre mon pouvoir d’agir. Il y a eu des attaques personnelles, des campagnes de dénigrement, et même une menace de viol sur les réseaux sociaux. La justice enquête actuellement, aussi je me dois à un certain devoir de réserve. Ce que je peux dévoiler c’est un mélange de sexisme et de corporatisme mêlés. Ces déviances se manifestent par des comportements d’humiliation et de mépris, que j’ai toujours cherché à éviter.  

 

Justement, comment vous êtes-vous protégée de tant de violence ? Et pourquoi êtes-vous restée ?  

 

À travers ma carrière, j’ai toujours été très reconnue dans mon domaine, j’ai reçu des subventions de millions de dollars pour monter des laboratoires aux États-Unis, j’ai dirigé une grande unité de recherche…  J‘ai aussi quatre enfants, et la chance d’avoir un équilibre familial solide en dehors de mon métier. En fait, je me suis sentie profondément légitime et pour moi, il était important d’aller au bout de mon mandat de cinq ans.  

 

J’ai d’abord tenté de prendre les choses de la manière la plus rationnelle possible, sans répondre aux attaques sur le plan personnel.  Concrètement, en n’acceptant aucune invitation à l’extérieur de l’établissement et en convoquant moi-même les personnes qui m’attaquaient dans mon bureau et avec des témoins.  Mais rapidement, j’ai dû me protéger grâce aux conseils de juristes. 

 

Vous venez de terminer votre mandat, et de réintégrer l’INRAe (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), quels sont vos projets ?  

 

Je m’occupe désormais de tisser des ponts entre la recherche et les universités à un niveau européen.  Ce qui change pour moi, c’est cet accueil bienveillant immédiat.  À quelques années de la retraite, je n’avais plus envie d’exercer avec des attaques personnelles incessantes. J’ai aussi un projet de livre inspiré de mon passage à ONIRIS avec quelques anecdotes basées sur mon expérience. J’espère qu’il participera au débat démocratique sur la fonction de nos grandes écoles et sur leur mode d’administration.   

Propos recueillis par Manon Aubel