« Les crises ont toujours été défavorables aux femmes » Christine Bard

22 avril 2020
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ET APRÈS ? L’épidémie mondiale de Covid-19 est l’occasion d’interroger l’histoire contemporaine, afin de voir quelles ont été les conséquences des périodes de crises sur le droit des femmes, et dans une certaine mesure, d’entrevoir l’avenir en France. Entretien avec…

 

…Christine Bard, historienne, professeure à l’Université d’Angers,  spécialiste de la France contemporaine, de l’histoire des femmes et du genre. Cette Fameuse vient de publier Féminismes. 150 ans d’idées reçues (Paris, Le Cavalier bleu, 2020). Elle a créé et préside l’association Archives du féminisme et anime le musée virtuel d’histoire des femmes et du genre MUSEA.

 

 

Le féminisme est un mouvement socio-culturel ancien, depuis quand le considère-t-on politiquement ?
L’engagement pour l’émancipation des femmes a toujours eu un impact, avant même qu’un mouvement militant pérenne se constitue. Dès le dernier tiers du XIXe siècle, à la faveur des nouvelles libertés républicaines, la crainte de sa possible existence suscitait par anticipation des discours antiféministes. Avant d’être un mouvement, avec des associations, tel que nous le connaissons, il a été un courant d’idées très présent dans la culture. La question du droit des femmes est donc posée depuis longtemps dans l’arène politique, avec des moments plus ou moins favorables, des avancées et des reculs. D’où la métaphore des vagues pour parler des mobilisations féministes.

 

« les crises économiques et sociales ont toujours été défavorables aux femmes alors que les périodes plus insouciantes de relative prospérité favorisent des dynamiques égalitaires »

 

Au cours de l’histoire contemporaine, comment les crises (économiques, sociales ou sanitaires) ont-elles bouleversé le droit des femmes ?

Il me semble que les crises économiques et sociales ont toujours été défavorables aux femmes alors que les périodes plus insouciantes de relative prospérité favorisent des dynamiques égalitaires. Pendant les crises, les femmes (comme les étrangers) servent de boucs-émissaires, sont davantage exposées à la violence, au chômage et les rôles traditionnels sont réaffirmés dans l’espoir de restaurer un âge d’or mythique. La crise économique des années 1930 est un moment de notre histoire à méditer en ce moment.

Le fonctionnement du pouvoir politique se modifie également en temps de crise : il se fait plus autoritaire et plus viril. La non-mixité des réunions de décideurs et d’experts est actuellement frappante. Où sont les femmes ? « Au front », « en première ligne », mais « l’état-major » reste masculin.

 

« Les crises exacerbent les tensions. En avoir conscience permet toutefois d’agir pour favoriser des convergences, chercher ce qui rassemble, s’unir face au danger de régression »

 

Les crises agissent-elles comme des révélateurs des disparités qui existent au sein même du mouvement féministe ?

Oui, c’est une des leçons de mon étude des féminismes français entre 1914 et 1940 (Les filles de Marianne, Fayard, 1995) : certes, il y a toujours eu une pluralité de voix féministes, mais les clivages se creusent en temps de crise. Pendant les années 1930 : antifascisme versus pacifisme ; droits civiques versus droits économiques. La redéfinition des priorités fait débat. Les crises exacerbent les tensions. En avoir conscience permet toutefois d’agir pour favoriser des convergences, chercher ce qui rassemble, s’unir face au danger de régression.

 

Le confinement fait resurgir la question des violences faites aux femmes. Mais aussi celle de la violence sociale : des femmes, souvent précaires, tiennent à bout de bras les métiers indispensables durant la crise. Il y a aussi les femmes isolées, handicapées, âgées… Le panel des vulnérabilités est large. Peut-on espérer que la crise actuelle secoue les consciences ?

On peut toujours espérer… Mais les conditions de vie des femmes âgées, isolées, tout comme la précarité des femmes qui s’occupent d’elles n’ont jamais été des priorités féministes, c’est le moins que l’on puisse dire. La pandémie fera-t-elle évoluer les priorités militantes ? Que feront les féministes pour et avec leurs mères, leurs grands-mères ?

 

« A l’aune des enjeux sanitaires et économiques actuels, certains combats féministes sont déjà considérés comme inessentiels »

 

Quid des thèmes féministes qui ne sont pas des sujets de droit, comme l’écriture inclusive, la précarité menstruelle, le harcèlement de rue etc. Doit-on craindre une relégation au second plan, une marche arrière sur ces thématiques ?

Oui, absolument. A l’aune des enjeux sanitaires et économiques actuels, certains combats féministes sont déjà considérés comme inessentiels. Dans les médias, et au niveau politique, seules la violence intrafamiliale et l’effectivité du droit à l’IVG résistent actuellement comme enjeux féministes légitimes. Mais le féminisme de la 3e vague n’a pas dit son dernier mot. Il va peut-être rêver en plus grand à la construction d’une alternative politique.

 

« Le contexte va devenir éminemment défavorable à des avancées. Sauvegarder ce qui vient d’être acquis sera déjà une grande victoire »

 

Dans un contexte de récession mondiale, d’où pourraient venir les avancées en matière de droit des femmes ?

Le contexte va devenir éminemment défavorable à des avancées. Sauvegarder ce qui vient d’être acquis sera déjà une grande victoire. Il y a un rapport très étroit entre le niveau démocratique et le niveau des droits des femmes : cela dessine déjà une carte du monde. Mais les pays démocratiques (même si leur démocratie est imparfaite) seront fragilisés par la crise économique et sociale qui s’abat sur la planète. L’avenir est incertain. Les replis nationaux et nationalistes sont un risque. Les métaphores guerrières sur-utilisées en ce moment évoquent des situations historiques qui n’ont pas été émancipatrices pour les femmes. L’éloge des femmes soignantes par exemple me fait penser à la gynophilie de circonstance pendant la guerre de 14-18. A l’issue du conflit, les Françaises n’ont pas été remerciées pour leur participation à l’effort de guerre et c’est au contraire un système de contrainte à la procréation qui s’est mis en place avec les lois de 1920 et 1923 contre l’IVG.

 

Au cours du siècle dernier, la vie des femmes a changé de façon incomparable (droit de vote, indépendances financière ou professionnelle…). Les périodes crises font aussi évoluer le droit ? Sont-elles source d’atténuation des injustices ?

Les crises affaiblissent toujours les plus fragiles socialement. Cette réalité est néanmoins prise en compte et combattue. Par exemple, pendant le Front populaire, les féministes obtiennent que le droit au travail des femmes soit défendu par les forces de gauche qui accèdent au pouvoir. Dans la grève générale, les femmes sont également très présentes, dans des secteurs qui parfois n’avaient jamais connu d’action syndicale. De nos jours, avec la crise qui s’amorce, les féministes doivent prendre en compte l’explosion des injustices sociales, l’urgence et la nécessité de la solidarité.

 

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