Chloé Langeard « Le secteur de la culture se doit d’être exemplaire »

27 mars 2022
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Publié le 27.03.22

 

Maître de conférence en sociologie, Chloé Langeard dirige le service culture de l’Université d’Angers qui portait en mars dernier avec la Mission Égalité, l’événement le Mois du Genre. Depuis juin 2021, elle est également présidente Trempo, espace d’émergences musicales à Nantes. Cette femme engagée revient sur son engagement en faveur de l’égalité FH et analyse les dynamiques existantes dans le secteur de la culture et dans les établissements culturels. 

 

D’où vient votre engagement ?

 

Mon engagement en faveur de l’égalité FH me vient de ma mère et de notre histoire familiale. J’ai été élevée dans une famille où de nombreux codes genrés étaient inversés et de fait dans un schéma familial qui était perçu à l’époque comme déviant. Le statut professionnel, l’investissement dans la carrière et les revenus de ma mère étaient plus élevés que ceux de mon père. C’est d’ailleurs lui qui s’occupait de l’intendance quotidienne. Mais ce n’est pas pour autant que l’égalité FH et l’émancipation des femmes n’étaient plus un combat pour ma mère, bien au contraire. Et ses toutes dernières réflexions ont d’ailleurs porté sur ce combat perpétuel à mener. Pour ma part, je me sens bien moins féministe et engagée qu’elle.

 

J’ai eu cette chance de baigner dans des valeurs émancipatrices et je n’ai pas eu à me battre contre un schéma familial pour y accéder. La prise de conscience des inégalités FH a eu lieu pour moi de manière progressive et consciente, développant chez moi une sensibilité accrue à toutes formes d’inégalités. D’ailleurs, le fait de m’être dirigée vers des études de sociologie ne relève sûrement pas du hasard. Je me définirai davantage comme une militante du quotidien, qui ne se résous pas à passer sous silence des faits et des paroles qui n’ont pas lieu d’être.

 

Concernant l’égalité femmes-hommes, la culture a-t-elle un train de retard ? 

 

Du retard par rapport à quoi ? A qui ? Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un secteur qui produit des œuvres et en ce sens les producteur·rices du secteur culturel sont ce que l’on appelle des « manipulateurs de symboles » et de valeurs qui jouent de fait sur nos représentations sociales. Le travail artistique peut donc avec force contribuer à faire bouger les lignes de l’assignation genrée à travers les récits qu’il transmet. Par ailleurs, c’est un secteur qui se pense comme égalitariste et progressiste et les données quantitatives ont permis de lever le voile sur les fortes inégalités qui touchent la culture. Enfin, c’est un secteur largement subventionné et en ce sens, il se doit d’être exemplaire. Et c’est précisément à ces différents endroits que sa responsabilité est en jeu. Nombreux·ses sont ceux·celles qui ont montré combien l’histoire des arts est androcentrée et ethnocentrée. J’ai en tête une anecdote : une de mes étudiantes de Master en stage dans une bibliothèque d’une école des Beaux-Arts a réalisé une performance visant à retirer de la bibliothèque tous les ouvrages écrits par des hommes et ne se référant qu’à des artistes masculins. Le résultat a été implacable et a laissé les étudiant·es et le personnel sans voix.

 

Aujourd’hui, les données statistiques sur le secteur culturel se multiplient et se précisent. Ces chiffres permettent de rendre visible les inégalités genrées. On sait par exemple que les femmes sont majoritaires (60%) à la sortie des écoles de l’enseignement supérieur et surqualifiées par rapport à leurs homologues, mais qu’elles sont minoritaires (46%) parmi les actif·ves occupant une profession culturelle. Une fois le constat dressé du phénomène d’évaporation des femmes, il doit être plus finement renseigné. Que deviennent-elles ? Vers quoi se dirigent-elles ? Pourquoi ne font-elles pas carrière dans le secteur ? Et lorsqu’elles y parviennent, comment expliquer leur faible mobilité ascendante tout au long de leur trajectoire par rapport aux hommes ? L’idéologie de la liberté créatrice, du don, du génie a longtemps masqué toutes les dynamiques discriminatoires à l’œuvre dans les mondes de l’art et continue d’opérer dans les pratiques quotidiennes.

 

Les disparités entre femmes et hommes dans les métiers de la culture sont nombreuses et touchent tous les secteurs. Par où commencer ? 

 

Le problème est structurel, au même titre que toutes les inégalités sociales comme le pointent et l’enseignent depuis bien longtemps les sociologues. Il faut donc commencer par agir sur les représentations, et ce dès le plus jeune âge. En ce sens, l’Ecole et l’Université ont un rôle primordial à jouer, tout autant que le secteur culturel. Il s’agit de construire de nouveaux récits mais aussi de rendre visible et valoriser des récits possibles mais jusqu’ici rejetés et donc encore impensables : ceux mettant au centre les femmes. Car si notre histoire ne permet pas aux femmes de s’identifier, comment pourraient-elles un jour se sentir légitime à/s’autoriser à ?

 

Vous dirigez le service culture de l’Université d’Angers ; vous êtes également Présidente de Trempo à Nantes. De quelles manières les sujets de l’égalité FH, de la lutte contre le sexisme et les discriminations imprègnent-ils vos différents mandats ? 

 

Le secteur musical est un secteur largement masculin. La part des femmes parmi le nombre d’aides déconcentrées pour la musique accordées par le ministère de la Culture n’est que de 22% en 2018. On sait par ailleurs que seulement 15% des artistes programmé·es dans les structures de la Fedelima sont des femmes et que seulement 17% des postes de direction des SMAC sont occupés par des femmes en 2021. Par ailleurs, l’emprise du genre sur les pratiques artistiques (certaines sont qualifiées de féminines et d’autres masculines) est importante dans ce secteur. Depuis la réécriture avec les membres du CA de la Charte de Trempo, l’égalité FH est devenue un enjeu majeur et transversal qui infuse l’ensemble des réflexions et des activités de l’équipe. Concrètement, il s’est agi d’accompagner les équipes à travers des journées de sensibilisation et d’introduire des objectifs au sein de chaque pôle d’activité afin d’agir concrètement à tous les niveaux.

 

De même, l’Université d’Angers et la mission égalité portent le Mois du Genre qui a consacré cette année plus de 40 évènements scientifiques et artistiques, gratuits et ouverts à toutes et à tous, permettant les échanges entre le grand public, les scientifiques et les artistes. Pour 2022, le thème retenu est celui de l’intersectionnalité, concept qui est loin de faire consensus dans les sciences sociales, et qui désigne l’analyse croisée de différents rapports de pouvoir (genre, race, classe, handicap, âge, etc.), se combinant pour créer des formes complexes de discriminations et d’inégalités. Ce concept avancé par Kimberlé Crenshaw permet ainsi d’appréhender le fait que les femmes noires sur le marché de l’emploi sont par exemple deux fois victimes parce que femmes et noires. Il s’agit donc de réinscrire toutes les femmes dans l’Histoire, notre histoire dont font partie les petites histoires ordinaires qui nous construisent au quotidien, de les sortir de l’oubli et de cette culture de l’effacement. Parallèlement, j’ai souhaité sensibiliser les étudiant·es dans le cadre de nos enseignements, à l’échelle de l’Université d’Angers, aux stéréotypes de genre et aux inégalités genrées sur le marché du travail, grâce aux interventions notamment de Maud Raffray, activatrice d’égalité FH. C’est en inscrivant durablement ces dynamiques que les représentations peuvent évoluer, a minima être mises en débat et engendrer des prises de conscience.

 

Parmi les leviers devant finir d’inciter l’ensemble des structures culturelles à se former et à agir concrètement, il y a les subventions des collectivités territoriales. Que pensez-vous de l’idée d’attribuer ces dernières sur la base de critères quantitatifs et qualitatifs en faveur de l’égalité FH, comme le font déjà des organisations comme le CNM (Centre National de la Musique – ndlr) ?

 

L’incitation des collectivités territoriales à subventionner les structures sur la base de critères quantitatifs et qualitatifs dans l’objectif de favoriser l’égalité FH semble pertinente à partir du moment où elle est étendue à bien d’autres inégalités afin que la diversité culturelle ne soit plus un vain mot. En effet, s’outiller et agir avec des quotas est un moyen pour rendre visible les inégalités persistantes et tenter d’y remédier. Les politiques volontaristes sont de ce point de vue nécessaires pour « exploser le plafond » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Reine Prat. Mais ils ne doivent pas devenir une injonction au risque de voir les stratégies de contournement se démultiplier. Le secteur culturel, comme bien d’autres secteurs, est déjà soumis à d’innombrables critères quantitatifs qui engendrent bien souvent une perte de sens de l’action et peuvent devenir contre-productifs. Un exemple qui me vient à l’esprit est la constitution des commissions d’aides : les femmes deviennent sur sollicitées pour y siéger et de fait ne peuvent plus se consacrer à leur travail. Et le constat est le même à l’Université et dans bien d’autres administrations publiques. C’est un des effets pervers qui doit être souligné. Ces critères sont un moyen mais ne doivent pas devenir une fin, ni même une injonction, au risque de les pénaliser doublement. Par ailleurs, elles peuvent être majoritaires au sein des commissions mais se sentent-elles légitimes à exprimer leur point de vue ? Leur parole a-t-elle autant de poids ?

 

Enfin, n’oublions pas que les normes artistiques historiquement fondées sur des modèles d’excellence masculins et à l’aune desquelles les productions des femmes sont évaluées ne répondent pas à un idéal méritocratique mis en avant par l’administration culturelle. Il s’agit là encore d’agir en profondeur sur les normes artistiques et culturelles, ancrées historiquement, qui sont au cœur des processus de légitimation des œuvres.

 

Les écarts de moyens d’une structure à l’autre, d’un secteur culturel à l’autre, freinent-ils selon vous la mise en place de politiques globales fortes ? Qui plus est, les grosses structures ne montrent pas toujours l’exemple…

 

Ce n’est pas qu’une question de moyens mais de représentations. Changer les représentations est un travail de fond et coûteux en temps, un investissement sur l’avenir dans une société qui valorise le court terme. Toutes les structures doivent se sentir concernées, quelle que soit leur taille. C’est un engagement sur le long terme. Le frein principal réside davantage dans les organisations de travail, telles qu’elles fonctionnent encore aujourd’hui et qui reposent encore sur des exigences auxquelles les hommes peuvent davantage répondre que les femmes. De fait, c’est encore sur elles que repose en grande partie le travail domestique, familial et du care.

 

Visibilisation, salaires, violences sexistes et sexuelles… Le travail en cours, mené par les organisations elles-mêmes, avec les associations, les partenaires de formations et parfois les centres nationaux dédiés, est colossal. Vous êtes optimiste ?

 

Je suis optimiste en ce sens que ces questions traversent notre société et sont rendues visibles et débattues par des acteurs de la société civile. Si les pratiques sociales devancent bien souvent les actes politiques, il faut maintenant que les politiques s’en emparent et pas seulement dans les discours. Dans le même temps, je ne peux m’empêcher d’être étonnée chaque année lorsque, dans mes cours, j’aborde les inégalités genrées sur le marché du travail. Les stéréotypes ont la vie dure. C’est notamment ce que je constate auprès des étudiant·es auprès de qui j’enseigne, même si des collectifs qui n’existaient pas auparavant, s’emparent aujourd’hui de ces problématiques.

 

 

Rédaction Agathe Petit-Dupas

 

 

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