Dans le quartier Breil-Malville, l’association Marie et Alphonse propose des ateliers d’initiation au numérique à destination des femmes. En apprenant à maîtriser l’ordinateur et ses usages, elles gagnent en autonomie et en confiance.
« Je me disais que je ne servais plus à rien ». Il y a quelques années, Gaëlle, 50 ans, tombe malade et doit subir une greffe du cœur. La maladie la bouleverse, le quotidien est compliqué, il faut redonner un sens à sa vie. Coiffeuse depuis 20 ans, elle doit aussi se réorienter professionnellement. Elle, qui n’avait jamais eu le temps ni osé toucher un clavier, décide alors de pousser les portes du pôle associatif du Breil, où se déroulent les ateliers numériques organisés par l’association Marie et Alphonse.
S’émanciper par le numérique
Depuis trois ans, ces ateliers, uniquement destinés aux femmes, ont pour but de développer les compétences et l’autonomisation numériques de leurs participantes. Démarches administratives, sécurisation des mots de passe, envois de mails, utilisation de logiciels comme Canva (ndlr : un outil de design graphique) par exemple. Le numérique, que ce soit pour prendre rendez-vous chez le médecin ou pour chercher un emploi, est devenu un outil indispensable du quotidien. Si la fracture numérique apparaît peu genrée, l’illectronisme féminin, c’est-à-dire la difficulté à utiliser des appareils numériques, a tout de même ses spécificités. « Nos ateliers s’adressent à des femmes, de tous âges, qui vivent dans le quartier du Breil et au-delà. Certaines sont des mères solos, d’autres ne parlent pas français ou ne savent pas écrire. Elles ont peu de temps, subissent déjà une charge mentale énorme chez elles », décrit Catherine Charlot, cofondatrice de l’association Marie et Alphonse.
A tout cela, s’ajoutent le doute et l’impression de ne pas avoir les capacités, qui les empêchent de se former et les poussent plutôt à se passer des outils technologiques ou à demander à quelqu’un d’autre de le faire pour elles. « Le problème c’est que le numérique, il est partout. Rien que pour consulter les notes de son enfant, on doit se connecter à Pronote ! »
Pour Catherine Charlot, il y avait donc urgence à créer un espace où l’on peut apprendre à se servir d’un ordinateur. « Ces ateliers entre femmes permettent de créer un climat de bienveillance évidente. Ensemble, on est fortes, on s’écoute et on ose. »
Un an après s’être lancée dans ces ateliers, Gaëlle en témoigne, les yeux brillants : « au-delà de toutes les compétences que Virginie (ndlr : cofondatrice de l’association et médiatrice numérique) m’a transmises, j’ai rencontré un groupe extraordinaire, sans jugement, qui m’a prise comme j’étais, avec beaucoup d’amour ». Si Gaëlle n’a pas pu reprendre une activité professionnelle en raison de son état de santé, cet ordinateur qui lui faisait peur est devenu un appui, un compagnon de tous les jours, tant dans sa vie personnelle – « à cause de ma maladie, j’ai beaucoup de dossiers médicaux. Aujourd’hui, tout est classé, rangé, trié, ça m’a facilité la vie » – que dans son activité bénévole au sein de l’association qu’elle a rejointe et qui regroupe des personnes ayant subi la même opération qu’elle. Et parce que les frontières entre la vie physique et la vie numérique sont poreuses, les compétences acquises lors des ateliers se révèlent utiles dans d’autre domaines. Par exemple, Gaëlle ne se trouvait pas bonne en orthographe et s’empêchait d’écrire, mais « grâce au numérique, je me suis mise à écrire, à vérifier mon orthographe quand je n’en suis pas sûre. Je me donne le droit de poser les mots. Ça me fait un bien fou. Je me suis révélée dans plein de domaines. »
Et Catherine Charlot d’affirmer, mi-émue mi-blagueuse, « nous sommes des thérapeutes du numérique ! ».
Des espaces de découverte et d’expérimentation
L’association propose également aux participantes de développer leurs compétences numériques en s’appropriant des machines complexes, telles une brodeuse numérique ou une découpeuse vinyle. Au 38, rue du Breil, on expérimente, on crée, on fait de la sérigraphie, de la couture, de la robotique… Avec toujours, comme horizon, l’autonomie. « Nous voulions aussi qu’elles appréhendent le numérique de manière ludique, comme dans les Fab Lab*, qui restent encore des espaces réservés aux hommes, qui viennent tous du même milieu », détaille la cofondatrice de l’association.
Et là aussi, on y retrouve Gaëlle. En ce moment, alors qu’elle ne savait pas coudre, elle est en train de broder un sac de plage « Tout est possible, affirme-t-elle, il faut essayer, on est toutes capables de faire quelque chose de bien. Je suis fière de ce que j’ai accompli ici. »
Rédaction : Marine Raut-Guillerme
*Les Fab lab sont des laboratoires d’expérimentations numériques ouverts au public et permettant un accès à des outils de fabrication numérique.
Légende photo : A droite, Gaëlle participante aux ateliers, à gauche Catherine Charlot, cofondatrice de l’association.