Entretien de conclusion avec Réjane Sénac

3 juin 2020
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ET APRÈS ? Les Fameuses ont initié une série d’entretiens avec l’objectif d’analyser la crise actuelle, les forces en mouvement et ce qui joue(ra) en faveur (ou non) de l’égalité FH. En guise de conclusion…

 

Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po, membre du comité de pilotage du programme de recherche de Programme de Recherche et d’Enseignement des SAvoirs sur le GEnre (PRESAGE) et autrice de L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables (2019), est invitée à réagir aux différents entretiens réalisés ces dernières semaines.

 

 

La plupart des expertes interviewées annoncent une période difficile pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Christine Bard, historienne, nous disait « Sauvegarder ce qui vient d’être acquis sera déjà une grande victoire ». Comment voyez-vous les choses pour les mois à venir ?

 

La crise sanitaire que nous vivons participe d’une crise globale dans la mesure où les enjeux et vulnérabilités économiques, sociaux et identitaires s’imbriquent. C’est une crise profonde sur la légitimité et la soutenabilité de l’organisation économique, sociale et politique. Ce type de moment polarise les oppositions et les résistances. La transformation, le changement ne seront pas automatiques, mais dépendront des rapports de force. L’histoire nous aide à comprendre que les privilèges et les dominations ne sont remis en cause que par des luttes, et que la lucidité est une clé des avancées pour plus de justice. La nécessité de prendre au sérieux les risques de tensions, voire de régressions, dans les moments de crise est en filigrane dans les entretiens. Titiou Lecoq commence ainsi par la citation célèbre de Simone de Beauvoir nous appelant à la vigilance en temps de crise. Les plus vulnérables, les plus pauvres, groupes dans lesquels les femmes sont majoritaires, sont en effet les plus durement touché·es par les crises. C’est dans cette perspective que Christine Bard nous invite à retenir les leçons du passé et à ne pas tomber dans le piège de l’alternative optimisme/pessimisme. L’enjeu est d’assumer que si l’on considère que cette période questionne légitimement l’existant, il faut participer à des rapports de force pour porter un autre monde.

 

« La reconnaissance des qualités maternantes ne doit pas déboucher sur une modernisation de l’essentialisation du rôle des femmes »

 

Séverine Lemière dénonçait les inégalités professionnelles FH d’autant plus visible en cette période de crise…

 

La division genrée du travail traverse la frontière public-privée. Les femmes sont assignées à être dans le soin (care) que cela soit dans la sphère professionnelle, politique ou familiale. Malgré une proclamation abstraite d’égalité, les femmes demeurent largement majoritaires dans les métiers de la santé, de l’éducation, du social et elles assument encore près de trois quarts des tâches domestiques et familiales. La valorisation de ces métiers et tâches ne doit pas faire oublier que les activités liées au soin restent sur le modèle sacrificiel de l’altruisme naturel et donc sont logiquement gratuites ou sous-payées. Dans une société de spectacle, la valorisation par la reconnaissance symbolique (applaudissement à 20h des métiers du soin à prédominance féminine ou proposition de médaille) valide la répartition actuelle du pouvoir et des tâches au lieu de la remettre en cause. La reconnaissance des qualités maternantes ne doit pas déboucher sur une modernisation de l’essentialisation du rôle des femmes. Les hommes demeurant eux les interlocuteurs et les acteurs légitimes de la prise de décision.

 

« L’expérience du confinement confronte à ce qui n’est pas confortable : au niveau individuel, reconnaître que l’on peut être bénéficiaire de privilège et au niveau collectif, que cette crise remet en cause un système fondé sur le modèle de l’homme blanc détenteur de la raison et légitimement maître et possesseur de la nature »

 

Titiou Lecoq évoquait la charge mentale des femmes, particulièrement forte en temps de confinement. Comment avez-vous vécu le confinement et quelles observations faites-vous de cette période ?

 

J’ai un peu de mal avec le caractère narcissique, au risque de l’indécence, de l’analyse de son propre confinement. Penser ce que nous dit cette crise exige, selon moi, une mise en perspective structurelle. La manière dont nous l’avons vécu est le reflet de nos conditions de vie. Je ne suis pas une « première de corvée ou de tranchée». Je suis multi-privilégiée avant tout car mon emploi n’a pas été mis en danger et ne m’a pas exposé au danger, comme cela a été le cas de ma sœur ambulancière par exemple. L’expérience du confinement rend criante la nécessité d’imbriquer les critères sociaux, raciaux et genrés pour comprendre et donc déconstruire les inégalités. La réflexion doit porter sur les liens entre rapports de domination (discrimination territoriale, raciale…) et sur les conditions de l’émancipation de tou·te·s et chacun·e. Cette expérience nous confronte à ce qui n’est pas confortable : au niveau individuel, reconnaître que l’on peut être bénéficiaire de privilège et au niveau collectif, que cette crise remet en cause un système fondé sur le modèle de l’homme blanc détenteur de la raison et légitimement maître et possesseur de la nature. Questionner son rapport aux catégories, et en particulier au découpage humain/non-humain, est indispensable. Dans une société faisant de l’épanouissement individuel la porte d’entrée vers le monde, comme en témoigne en particulier le développement du coaching ou l’approche par l’agency, l’exercice de décentrement nécessaire à la politisation de cette crise n’est pas évident ou mainstream.

 

« Ce système repose sur la négation de l’autonomie du vivant estampillé comme non-rationnel accaparé comme propriété à dominer »


Dans une tribune publiée en avril dernier dans le Nouveau magazine Littéraire vous écrivez : « Loin d’être une perturbation passagère, la crise met en évidence les liens entre l’humain et le non-humain, ainsi que la nécessité vitale d’évoluer vers une interdépendance sobrement heureuse et émancipée. ». Cette phrase résonne avec la lecture écoféministe de Sandrine Roudaut et Pascale d’Erm. Faut-il s’attendre à un point de convergence écologique dans les mouvements féministes ?

 

Dans le cadre d’une nouvelle recherche, je viens d’interviewer plus d’une centaine de responsables d’associations ou d’activistes féministes, anti-racistes, écologistes, anti-spécistes ou engagé·es dans la lutte contre la pauvreté. Ces actrices et acteurs partagent le diagnostic d’une double urgence sociale et écologique. Ils dénoncent l’injustice et les dérives d’un capitalisme, qualifié de néolibéralisme, fondé sur la soumission de groupes humains (personnes racisées et les femmes en particulier) et de ce qui est appelé la nature dans un rapport d’extériorité à tout ce qui n’est pas étiqueté comme « humain ». L’écoféminisme fait de l’imbrication du système d’exploitation capitaliste et patriarcal la grille de lecture de la soumission concomitante de la nature et des femmes par leur appropriation comme ressource productive. Ce système repose sur la négation de l’autonomie du vivant estampillé comme non-rationnel et accaparé comme propriété à dominer. Si, ce diagnostic sur « l’ennemi commun » est partagé par beaucoup d’activistes, la question des moyens à mettre en œuvre (le « comment faire ») et de l’objectif final (le « vers quoi ») est plus complexe et polémique. Les responsables et activistes témoignent en effet de leur vigilance pour ne pas perdre leurs identités et leurs enjeux spécifiques. Ils ne veulent pas que l’horizon de la convergence des luttes débouche sur un retour de la querelle sur la ou les luttes principales et secondaires.


Élisabeth Morin-Chartier nous expliquait que « L’Europe a tous les instruments pour que les femmes ne soient victimes de la crise ». Vous avez beaucoup travaillé sur la dimension politique de l’égalité FH. Une réponse politique est-elle un prérequis indispensable à l’égalité ?

 

L’Europe a joué un rôle moteur dans la montée en puissance du droit à l’égalité au niveau national et communautaire. Nous pouvons citer les conséquences du fameux article 119 du Traité de Rome sur l’égalité des rémunérations « pour un même travail », mais aussi le rôle de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE), anciennement des Communautés européennes (CJCE), et de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) en termes de jurisprudence. De l’égalité devant le droit à la mise en place d’action positive jusqu’aux réflexions sur l’approche intégrée de l’égalité (gender mainstreaming), l’Europe promeut l’égalité comme principe commun et valorise des expériences nationales exemplaires, comme celles des pays nordiques en particulier pour les quotas dans les conseils d’administration. Néanmoins, le principe de subsidiarité fait que sur de nombreux sujets, dont la maîtrise de son corps et de la contraception, il y a une grande hétérogénéité entre Etats. Il ne faut donc pas idéaliser l’espace européen comme celui d’une égalité, tout au moins juridique, entre les sexes. Face aux attaques de certains Etats membres contre le principe d’égalité femmes-hommes ainsi que le rôle premier donné au marché, il est essentiel que l’Europe se donne les moyens de porter l’égalité, en particulier femmes-hommes comme un principe constitutif à appliquer.

 

Hélène Périvier expliquait que « La rhétorique de la performance économique produit un sexisme bienveillant ». Un nouvel élan politique de l’égalité pourrait-il permettre de sortir de cette vision ?

 

J’ai travaillé sur les principes de justification des politiques d’égalité pour celles et ceux que je qualifie de « non-frères » au sens de groupes qui n’ont pas été inclus théoriquement et historiquement dans la fraternité républicaine – en particulier les femmes et personnes racisées. Mon analyse de la promotion de la parité et de la diversité montre que les « non-frères » ont été inclus pour la même raison qu’ils ont été exclu·es, à savoir leur singularité et non leur reconnaissance comme semblable. Dans mes travaux, en particulier L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité (2015) et Les non-frères au pays de l’égalité (2017), je m’attaque au crédo selon lequel la fin justifiant les moyens, c’est une bonne stratégie de justifier les politiques d’égalité au nom de leur performance. Cet argument est un piège car l’égalité n’est  rentable que si les « non-frères » demeurent des complémentaires éduqués à se comporter comme tels, c’est-à-dire en reproduisant les attentes et stéréotypes sexistes et racistes, que l’on est censé déconstruire. Il ne faut de plus pas minorer que les discriminations peuvent être rentables, cet argument est donc une arme dangereuse. Je pense beaucoup plus constructif et cohérent, comme le souligne Hélène Périvier, d’assumer que l’égalité, en particulier entre les femmes et les hommes, est un principe qui ne sera pas, tout au moins dans un premier temps, du gagnant-gagnant. Cela vaut pour la division du travail dans la sphère publique, mais aussi privée.

 

« La devise républicaine inscrite sur les édifices publics est révélatrice de nos angles morts : elle dit que la liberté et l’égalité ne sont légitiment applicables qu’aux frères. (…). Je préfère le terme de « solidarité » qui permet de dépasser l’analogie familiale et donc de penser une interdépendance au-delà des frontières de l’humain »


La crise sanitaire a montré l’importance du rôle des femmes et de nombreuses initiatives solidaires ont émergé partout en France.  Dans L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblabes (2019), vous critiquez la devise républicaine. « Liberté, Solidarité, Adelphité » pourrait-être un idéal à suivre ?

 

La devise républicaine inscrite sur les édifices publics est révélatrice de nos angles morts : elle dit que la liberté et l’égalité ne sont légitiment applicables qu’aux frères. Le fait qu’on ne voit pas de problème à cet énoncé commun est révélateur d’un mythe égalitaire et d’un récit national qui nous empêchent de sortir de ce modèle. Si la devise était « Liberté, Egalité, Sororité » tout le monde verrait le problème.  On pourrait parler d’adelphité, un terme grec qui désigne « les enfants de la même mère » quel que soit leur sexe. Je préfère le terme de « solidarité » car il permet de dépasser l’analogie familiale et donc de penser une interdépendance au-delà des frontières de l’humain et entre humains. Le principe de « solidarité » permet ainsi de construire une communauté du vivant.

 

De manière générale, notre présent est à la confluence de tous nos héritages. Aujourd’hui, l’enjeu est de déterminer si ce passé doit rester la règle. La question est de savoir dans quelle société nous souhaitons vivre demain. Et quels moyens nous nous donnons pour la faire advenir. La première étape doit forcément être critique. La réflexion sur notre devise, un totem républicain, constituerait aussi un moment important. Cette proposition n’est pas une prise de position rhétorique, il s’agit de participer de la mise en œuvre de l’égalité et de la liberté pour tou·te·s et chacun·e, cette utopie politique censée être au cœur de notre vivre-ensemble républicain.

 

Propos recueillis par Adrien Cornelissen pour Les Fameuses

 

 

Et après, qu’est-ce qu’on fait ? » Retrouvez les autres entretiens :
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