La Fameuse interview : Anne Bouillon

31 octobre 2019
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Anne Bouillon est une avocate nantaise spécialisée en droit pénal, droit des femmes et des victimes. Régulièrement sollicitée dans les médias pour son expertise, cette Fameuse dénonce les violences de la société patriarcale sous toutes ses formes. 

 

 

Vous êtes avocate – au plus proche des victimes sur le terrain – quels sont les effets de l’actuel Grenelle contre les violences conjugales sur votre travail ?

 

L’Assemblée nationale vient de voter à la quasi-unanimité la mise en place de bracelets anti-rapprochements pour les conjoints violents.  Cette mesure est déjà efficace en Espagne. En France, nous avons un arsenal législatif de plus en plus développé, des outils dont je me saisis régulièrement dans mes missions, comme le recours à l’ordonnance de protection judiciaire, les téléphones « Grave Danger »…

 

Je salue ce rendez-vous politique qui a le mérite de mettre en avant une volonté forte.  Au-delà du catalogue de mesures, ce Grenelle résonne dans les médias et la société civile. Je constate qu’il y a un effet incantatoire dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’on ne se satisfait plus d’une société dans laquelle les femmes subissent des violences, des discriminations de genre.  Ce rendez-vous a le mérite de libérer la parole de celles et ceux qui sont en première ligne du combat contre ces violences.  Les détracteurs de l’égalité femmes-hommes ont moins voix au chapitre.

 

Vous avez participé à la création de Citad’elles, un centre post-traumatique pour les femmes victimes de violences conjugales qui ouvrira fin novembre à Nantes ?

 

J’y assumerai, aux côtés d’une équipe de treize personnes, des permanences juridiques régulières.  Ce centre d’accueil sera un lieu de protection des femmes 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Cet espace permanent est essentiel car bien souvent en cas de violences conjugales, on observe que les femmes victimes de ces violences, et leurs enfants, ne savent pas où se mettre à l’abri.  C’est un projet ambitieux, novateur et qui me semble redoutablement efficace.

 

Vous êtes aussi investie auprès du collectif RAFU ?

 

Nous avons créé le collectif RAFU (Réseau d’actions féministes unies) au printemps 2016 à la suite d’une affaire qui nous avait profondément marqué et qui sera jugée à la fin de l’année.  En 2015, une femme avait été poussée hors d’un véhicule, sa veste coincée dans la portière, elle a été traînée pendant deux kilomètres sur les bords de Loire.  RAFU rassemble une quinzaine d’activistes qui collent des pochoirs sur les trottoirs de la ville, précisément sur les lieux des violences faites aux femmes, avec ces mots : « Ici, une femme a été agressée / tuée ».  Nous voulons dénoncer et donner de la visibilité à ces violences insupportables. Nous tenons aussi le compte des agressions et des féminicides en Loire-Atlantique.

 

Comment voyez-vous l’évolution du combat contre les violences conjugales ?

 

Certaines violences continuent de paraître acceptables ; celles que l’on décrit comme mineures. Il n’y a aucune violence avec laquelle les femmes sont tenues de composer.  L’expertise que j’ai pu développer au fil des années est de pouvoir précisément mesurer cette violence, qu’elle soit physique, administrative, psychologique, sexuelle, ou encore économique.

Ce qui me met en colère, c’est quand la politique pénale n’est pas à la hauteur des enjeux.  Il faut, selon l’expression de la Garde des Sceaux, continuer de développer une culture de la protection des victimes. L’égalité en droits est acquise mais lorsqu’on met en cause la société patriarcale, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.  Cela prend du temps, on ne se départit pas de millénaires de constructions sociales en quelques mois.  Ce qui m’intéresse, c’est de défendre une culture de l’égalité, de convaincre les hommes qu’ils sont aussi gagnants dans cette transition.

 

D’où vient votre flamme féministe ? 

 

Quand chaque jour, j’observe ma salle d’attente, quand j’écoute les témoignages des victimes, j’ai face à moi l’illustration la plus flagrante de la domination masculine.  J’ai évolué dans un milieu relativement préservé.  Dans le monde professionnel, en tant qu’avocate, j’ai pourtant été victime de sexisme ordinaire, de remarques déplacées sur mon attitude ou sur mon physique, que je n’ai pas envie de détailler ici.

 

Ma mère avait une cuillère en bois dans une main et un exemplaire du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir dans l’autre, n’y voyant aucune contradiction. Je suis mère d’une fille, et je n’ai simplement pas envie qu’elle ait moins de choix qu’un homme dans la vie.  Cela me mettrait très en colère.  Mais je suis assez enthousiaste car je note une réelle résurgence du féminisme en tant que lutte pour l’égalité auprès des plus jeunes générations.

 

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