La Fameuse interview : Dolly Daou

11 décembre 2019
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Dolly Daou, directrice du Food Design Lab de l’École de design de Nantes, est une chercheuse passionnée. Son atelier alimentaire est un vaste champ d’exploration. Elle y accompagne une vingtaine d’étudiant·es dans leurs recherches sur notre rapport à l’alimentation (et plus encore).  Au Food Design Lab, le féminisme est en tout cas envisagé à travers des lunettes de designer. Rencontre.

 

 

Vous êtes directrice du Food Design Lab de l’École de design de Nantes depuis 18 mois, comment êtes-vous arrivée à cette expertise sur l’alimentation et quel est l’objectif ? 

 

C’est l’approche internationale et pluridisciplinaire du sujet qui m’a intéressé. Je suis née au Liban et après mes études d’architecte d’intérieur en Australie, j’ai fait un doctorat en urbanisme sur « l’effet de la guerre sur les villes ». Puis j’ai travaillé à Dubai quelques années et découvert l’École de design lors d’un voyage professionnel. En 2018, j’ai pris la responsabilité du Food Design Lab. Notre objectif est ambitieux : avec nos étudiants, nous cherchons de nouvelles manières de nourrir la planète d’ici 2050.

 

Quels liens faites-vous entre alimentation et féminisme ?

 

L’alimentation est souvent immédiatement associée aux femmes. Dans l’imaginaire collectif les “cuisinières” sont des femmes, en même temps que les “chefs” sont des hommes. Au Food Design Lab avons souhaité sortir de cette vision étriquée. C’est pourquoi nous avons baptisé notre domaine d’étude “nouvelles pratiques alimentaires“ et non “culinaires” car nous n’y faisons pas strictement de la cuisine. Il s’agit plutôt d’examiner notre rapport à l’alimentation et de proposer différentes réflexions.

 

Concrètement quelles sont ces réflexions ?

 

Le design présente l’intérêt de remettre en question toutes les normes établies y compris de genre. Nous abordons tous les thèmes en essayant de se départir de nos biais culturels. Notre méthodologie de designer nous impose de travailler sur des cas précis, des scénarios d’usage, plutôt que sur des tendances. Par exemple un des étudiants s’intéresse à la possibilité de valoriser le placenta après l’accouchement (ndlr : dans certains pays anglo-saxons ou asiatiques, certaines mères mangent leurs placentas après l’accouchement). Une autre étudiante travaille sur l’anorexie – majoritairement féminine – et sa prise en charge par les familles au retour de l’hospitalisation. Etc…

 

Dans votre section il y a 18 élèves femmes inscrites et 6 élèves hommes. Comment expliquez-vous ces chiffres ?

 

En tant que designeuse j’essaye de ne pas être dans une posture genrée. Inconsciemment et par tradition, plus de femmes voient l’alimentation comme un objet d’étude naturel, mais cela peut changer. La profession de food designer est relativement nouvelle et encore peu connue. Heureusement les étudiant·es designer·euses adoptent des attitudes qui dépassent nos visions immédiates du féminin ou du masculin.

 

Y-a-t-il une figure féministe qui vous a inspiré sur la question de l’alimentation ?

 

Je me suis intéressée aux travaux de Catharine Beecher, une éducatrice américaine du XIXe siècle qui a pour la première fois réfléchie à la place des femmes en cuisine (ndlr : elle développe une doctrine qualifiée de « féminisme domestique »).  Elle a pensé l’espace de la cuisine comme un lieu fonctionnel, efficace, avec un objectif de production. “Il faut gérer la cuisine comme on gère l’usine” disait-elle. Ses propositions ont posé les prémisses de nos cuisines modernes et ont permis de libérer du temps dans le quotidien de nombreuses femmes.

 

Cela peut sembler modeste comme contribution car les femmes restent en cuisine, mais son engagement m’inspire car il relève typiquement de la démarche d’un·e designer·euse : elle a travaillé de manière pragmatique. Finalement. Sa solution fait bouger concrètement le quotidien.