Elles ne se connaissaient pas avant d’échanger ensemble pour cette interview croisée. Christèle Gras-Leguen est cheffe du pôle Femme adolescent enfant, cheffe de service des urgences pédiatriques et de pédiatrie générale au CHU de Nantes. Malika Darmoungar a fondé et dirige l’association AlterSoin44, un centre de soins complémentaires pour les plus fragiles.
Deux femmes préoccupées et engagées pour la santé mentale des plus vulnérables. Interview.

Avant toute chose, comment allez-vous (vraiment) ?

Malika Darmoungar : Je vais plutôt bien, un peu sous l’eau, mais bien.

Christèle Gras-Leguen : Je trouve que le rythme est soutenu aussi et on n’arrive pas à être aussi efficace qu’on le voudrait mais on ne renonce à rien et je vais bien.

Pour commencer, pouvez-vous nous dire quelques mots à votre sujet ?

Malika Darmoungar : En 2016, j’ai fondé l’association AlterSoin44 pour permettre à des personnes en précarité d’avoir accès à des soins complémentaires aux soins médicaux : nous leur proposons des thérapies d’accompagnement et corporelles. J’ai eu moi-même à vivre une situation qui m’a mise en situation de précarité, avec une absence totale de moyens pour prendre soin de moi. C’est ce qui m’a poussée à créer cette association, que je dirige depuis lors. D’ailleurs, les femmes constituent la majorité du public d’AlterSoin44.

Christèle Gras-Leguen : Je suis pédiatre et j’exerce au CHU de Nantes depuis tellement longtemps ! Chaque jour dix enfants ou ados arrivent au CHU de Nantes avec une problématique de santé mentale. Avec des besoins qui n’ont jamais été aussi élevés face à des moyens aussi dévastés, des équipes épuisées, la situation de déshérence est totale concernant la prise en charge de la santé mentale des enfants et des ados. Et jusqu’alors, nos cris d’alerte n’ont pas vraiment été suivis d’effets… Mais je reste accrochée à l’idée qu’on a des lignes à faire bouger, je n’en suis pas encore à l’épuisement. Je suis une éternelle optimiste et aime me raccrocher à l’idée que le meilleur est à venir. 

Vous définissez-vous comme féministes ?

Malika Darmoungar : Comme soutenant la cause des femmes évidemment. Et reconnaissant les difficultés que traversent encore les femmes malgré toutes les évolutions récentes, oui.

Christèle Gras-Leguen : Je suis très attachée à l’équité femmes-hommes, et je suis une éternelle révoltée de cette situation hospitalière où les femmes soignent et les hommes sont aux commandes. Il me paraît important d’accompagner les femmes pour qu’elles puissent prendre des responsabilités équivalentes, avec un enjeu fort de prise en compte de la famille pour que ce soit possible.

Christèle Gras-Leguen, votre combat, c’est la santé des enfants. Quels liens faites-vous entre ce combat et votre féminisme ? 

Christèle Gras-Leguen : La santé des enfants a été particulièrement malmenée depuis le covid, et le lien avec l’augmentation des violences intrafamiliales1 est manifeste. A Nantes, nous avons créé la 1ère Unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger (UAPED), et il en existe maintenant dans tous les hôpitaux de France. Nous avons donc développé une grosse expertise en matière de violences sur les enfants, qu’elles soient psychologiques, physiques ou sexuelles. Nous constatons aussi une sur-représentation des filles chez les jeunes patient·es atteint·es de souffrances psychiques, qui sont de plus en plus jeunes. Les explications restent hypothétiques et surtout plurifactorielles.

Malika Dramoungar, votre combat c’est l’exclusion sociale, la précarité. Quels liens faites-vous entre ce combat et votre féminisme ?

Malika Darmoungar : La composition du public d’AlterSoin44 parle d’elle-même : beaucoup de bascules dans la précarité surviennent après les séparations conjugales, qui fragilisent plus les femmes que les hommes. Beaucoup de mères sont en famille monoparentale2, avec des pères qui n’ont pas forcément les moyens non plus de payer une pension, et il devient très compliqué pour elles de trouver un emploi quand il faut s’occuper et assumer les enfants. On constate beaucoup de situations d’épuisement car elles doivent prendre soin des autres, il n’y a plus d’espace pour elles…

Vous parlez beaucoup toutes les deux de la famille. Quels liens faites-vous entre famille et santé mentale ? 

Christèle Gras-Leguen : La famille reste l’endroit où on grandit et où on se construit. Si elle fonctionne bien, c’est-à-dire d’abord dans un climat de sécurité, quand l’enfant y est entendu, accompagné, encouragé, on crée de la santé mentale pour le reste de la vie. Malheureusement, ça ne se passe pas toujours comme ça : précarité, violences, dysfonctionnements… Dans tous les cas, quelle que soit sa configuration, la famille est un incubateur de la santé mentale à venir. Les travaux sur les 1000 premiers jours l’ont confirmé, ça se passe même au niveau moléculaire.

Malika Darmoungar : Je rejoins Christèle, la famille, quelle que soit sa composition, l’important c’est de s’y sentir en sécurité et d’être accueilli·e pour qui on est, comme on est. Quand c’est le cas, ça permet aux enfants de prendre du recul à l’extérieur et de ne pas être happé·es par tous les messages et comportements anxiogènes ou violents de la société.

Christèle Gras-Leguen : Oui, on sera équipé·e pour affronter les choses difficiles et on sait qu’on pourra y retourner dans ce refuge. 

Malika Darmoungar : Mais pour les plus vulnérables, une structure comme AlterSoin44 fait aussi fonction de cet espace-refuge sans enjeu, sans injonction institutionnelle (à trouver un travail par exemple). Ici on ne leur demande rien ! La sécurité est aussi dans le fait d’être accueilli·e, tout simplement.

En novembre 2022, Nantes organisait les 1ères Assises nationales de lutte contre les violences sexistes. Quelques jours plus tard la métropole accueillait un colloque international « Villes & santé mentale » portant sur le rôle que les collectivités peuvent jouer pour améliorer la santé mentale des citoyen·nes. A votre avis, comment une ville comme Nantes peut-elle articuler son engagement à devenir une « ville non sexiste » et son engagement pour la bonne santé mentale de ses habitant·es ? 

Christèle Gras-Leguen : Il faut tirer les leçons de l’expérience de la crise Covid. Les enfants ont été enfermés pendant 2 mois, devant des écrans, privés de leurs ami·es, d’école, d’activité physique. C’est tout ce qu’il ne faut pas faire. Travailler la santé mentale dans la ville, c’est travailler en miroir de ce qu’on ne voudrait pas : créer des espaces extérieurs où les enfants et les jeunes puissent bouger et rencontrer leurs copain·es dans des endroits agréables, en sécurité. Il faut qu’iels aient des endroits à elles et à eux. Ce qu’il faut retenir, c’est que la prévention reste le meilleur moyen d’avoir des citoyen·nes en bonne santé.

Malika Darmoungar : La ville doit permettre à tou·tes de tisser des liens, en faisant se rencontrer des personnes qui ne se croisent jamais, pour sortir de l’isolement mais aussi d’une forme d’entre soi socio-culturel. Pour la santé mentale, l’ouverture et les liens sont très importants !
Et sur la prévention, il faudrait plus de lieux de prévention axés sur la santé mais pas forcément avec cette étiquette : qu’on puisse expérimenter des initiatives qui ont des impacts sur la santé mais sans forcément en parler directement. Car souvent la prévention, c’est traduit comme une injonction : voici ce qui est bien VS pas bien ; Il faut trouver d’autres façons de faire de la prévention, sans ces messages culpabilisants et parfois contre-productifs.
A Nantes il existe pas mal de choses, mais il faut encore cultiver les ponts entre les différents acteurs et initiatives.

Vous avez carte blanche : quel dernier message souhaitez-vous transmettre aux abonné·es de la newsletter des fameuses ?

Christèle Gras-Leguen : Mon cheval de bataille, c’est qu’enfin se tiennent les Assises de la santé de l’enfant, promises par le gouvernement et sans cesse reportées3. Une proposition de 350 mesures est sur la table mais les différents remaniements ministériels ont mis ce travail colossal en jachère. J’attends que ce soit repris et vite, qu’on mette en place les mesures les plus urgentes déjà validées, mais aussi les mesures de fond. Et j’en citerai deux : réformer la Protection Maternelle et Infantile (qui dépend des Départements), indispensable pour la santé des enfants. C’est une urgence sanitaire majeure. Mais aussi la santé scolaire, totalement sinistrée en France : pour vous donner une idée, on n’a que 700 médecins scolaires alors que 700 000 enfants naissent chaque année. C’est totalement dérisoire ! 
Ce sont 2 piliers indispensables pour la santé des enfants, d’autant que pour certains d’entre eux, c’est le seul accès aux soins possible.

Malika Darmoungar : La santé mentale (hors pathologies psychiatriques) ne se regarde pas que du point de vue psy. Elle peut s’améliorer autrement, notamment via les techniques corporelles. Car les corps parlent aussi. Et c’est parfois une étape nécessaire pour lever des blocages avant d’engager un parcours vers un psychologue. Chez AlterSoin44, ce qui nous importe c’est de considérer la personne dans sa globalité. Et quand on prend soin d’une personne, on prend soin de tout son environnement.

Propos recueillis par Maud Raffray

  1. En 2019, 40% des 102 730 plaintes enregistrées pour violences physiques ou sexuelles sur mineur·es concernent des violences commises au sein de la famille. Les violences physiques représentent 77% des violences intrafamiliales sur mineur·es : 53% des victimes sont des filles, 59% des personnes mises en cause sont des hommes. Les violences sexuelles représentent 23% des violences intrafamiliales sur mineur·es : 80% sont des filles, 95% des personnes mises en cause sont des hommes. Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5763591?sommaire=5763633#tableau-figure3  ↩︎
  2. En 2020, 1 famille sur 4 est une famille monoparentale et 82 % des familles monoparentales sont des mères résidant avec leurs enfants. Elles sont plus souvent en situation de pauvreté : 45 % des enfants en famille monoparentale avec leur mère sont pauvres en 2018 contre 22 % pour les enfants en famille monoparentale avec leur père, proportion proche de la moyenne des enfants. Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5422681 ↩︎
  3. Info du 5 mars 2024 de Christèle Gras-Leguen : les échanges avec les nouvelles équipes gouvernementales chargées de la santé de l’enfant ont repris et les assises de la santé de l’enfant devraient se tenir prochainement.  ↩︎