Valérie Alassaunière : “Le partage des savoir-faire au service des femmes victimes de violences et leurs enfants”

13 novembre 2020
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Publié le 20.11.2020

 

Il y a tout juste un an, à Nantes, ouvrait Citad’elles, un centre ressources sécurisé et pluridisciplinaire à destination des femmes victimes de violence et leurs enfants. Pour Valérie Alassaunière, sa directrice, l’aventure a commencé quatre ans plus tôt. Alors directrice de la mission égalité à Nantes Métropole, c’est elle qui assure la direction de ce projet en devenir. Nous revenons avec elle sur cette expérimentation unique en France.

 

Crédit : Régis Routier – Ville de Nantes

Citad’elles est née lors d’une année bien particulière, rythmée par l’épidémie de la COVID-19. Comment ça se passe pour le centre en ce moment ?

Citad’elles reste ouvert, comme lors du premier confinement avec toujours la même vocation : « prendre soin » des femmes victimes de violences et de leurs enfants. Bien sûr, l’offre de services peut être ajustée en fonction des contraintes des différents opérateurs de Citad’elles. Certaines permanences se tiennent au téléphone plutôt qu’en présentiel par exemple. Mais tous les opérateurs maintiennent une écoute, un accompagnement. On a juste suspendu les activités collectives.

Il était important que le site reste ouvert en cette période ?

Oui, c’est un enjeu fondamental pour répondre à l’urgence des situations dont la gravité est accentuée pendant cette période et pour éviter des ruptures dans l’accompagnement qui pourraient amener certaines à baisser les bras. Plusieurs femmes qui avaient des rendez-vous programmés ont tout de suite appelé pour savoir s’ils étaient maintenus. Elles étaient inquiètes. Lors du premier confinement, on a triplé le nombre de demandes. La plupart étaient des situations d’urgence qui ont nécessité plus de mises en sécurité que d’habitude. On a dû faire appel à des dispositifs supplémentaires aux trois logements dont on dispose.

Tirez-vous déjà un bilan de cette première année ?

Un rapport d’activité va être publié. Cette année, il faut l’analyser avec recul et précaution car Citad’elles est une toute jeune structure innovante qui n’existe nulle part ailleurs. On était sur une phase expérimentale la première année, qui a été percutée par la crise sanitaire.
Le confinement est arrivé trois mois après l’ouverture. Nous étions à ce moment-là en train de consolider les processus et protocoles. On a dû revoir notre organisation pour prendre en considération les contraintes liées à la crise. Il a notamment fallu différencier l’activité liée à l’urgence, de l’activité liée à la coordination des parcours de sortie des violences.

Au début, vous n’imaginiez qu’un seul parcours pour les femmes que vous receviez ?

Nous savions que Citad’elles interviendrait dans l’accueil d’urgence des femmes lors de la crise aiguë jusqu’à l’accompagnement et la reconstruction, mais nous avons vite été embarqués par les nombreuses demandes de femmes venues pour être écoutées, et surtout pour être comprises. Une fois la confiance établie, beaucoup reviennent car elles se sentent prêtes pour reprendre leur vie en main et s’engager dans un parcours de sortie des violences. Notre rôle est de les accompagner pour consolider le début de ce processus.
On a dû revoir la planification du temps de travail, revoir l’aménagement des espaces tels qu’on les avait imaginés au départ. Le but, c’est vraiment de différencier ces deux activités. La crise sanitaire, avec toutes ses contraintes, nous a obligé à le faire plus vite que prévu.

Que se passe-t-il exactement quand ces femmes arrivent à Citad’elles ?

Crédit : Ville de Nantes

La majorité d’entre elles viennent directement sur place. Il y a un premier accueil avec une écoute attentive et bienveillante (c’est l’objectif dès le départ), pour pouvoir évaluer la situation et orienter la personne. Si on est dans une situation d’urgence, notamment sur le plan de la santé, on doit être en capacité de l’évaluer et de faire une orientation médicale immédiate.
Le plus souvent, on est sur le démarrage d’un parcours de sortie des violences et de reconstruction. Dans ces cas-là, les femmes peuvent être orientées vers l’offre de service de Citad’elles, auprès des opérateurs qui assurent des permanences. Les femmes sollicitent très souvent les permanences juridiques et psychologiques avec les associations (France Victimes 44 Nantes, le CIDFF, SOS Inceste et Violences sexuelles). C’est dans le cadre de ces entretiens, mais aussi d’entretiens spécifiques avec SOlidarités femmeS, que les femmes peuvent être amenées à évoquer un peu plus leur situation.

Les femmes ont ensuite la possibilité de solliciter les conseils d’avocat du Barreau de Nantes, qui assure aussi des permanences hebdomadaires sur le site. Cela débouchera peut-être sur un dépôt de plainte qu’elles peuvent faire sur place aussi. Cet itinéraire peut les aider à conscientiser peu à peu leurs violences et à les amener à aller plus loin, notamment entamer un parcours judiciaire.

Dans d’autres situations, les femmes peuvent être également conseillées sur leur santé globale ou leur santé sexuelle. Elles peuvent rencontrer sur site une sage-femme du centre ou une professionnelle du planning familial qui tient aussi des permanences à Citad’elles.

L’impact des violences est parfois si intense que les conséquences traumatiques et leur gravité nécessitent de faire appel à l’expertise de la médecin psychiatre qui intervient à Citad’elles en soutien à l’équipe. Elle évalue alors les besoins des personnes et assure du lien avec les dispositifs du territoire pour proposer une prise en charge adaptée et personnalisée.

Comment les femmes s’approprient-elles cet endroit ? Elles reviennent plusieurs fois ?

C’est très variable, certaines femmes viennent une première fois pour de l’information mais ne s’engagent pas forcément immédiatement dans des démarches. D’autres se sentent prêtes à retrouver une vie normale, à sortir de leur calvaire, à entamer un parcours de sortie des violences et à se reconstruire. C’est ce parcours qui représente la plus-value de Citad’elles pour les femmes et leurs enfants. On voit bien qu’un entretien ne suffit pas et qu’il en faut parfois plusieurs pour libérer la parole, mettre des mots sur ce que l’on a subi, conscientiser les violences.
Plus de 1250 femmes ont été accueillies à Citad’elles entre le 25 novembre 2019 et le 15 novembre 2020. Ce chiffre montre l’ampleur du fléau. En termes de fréquentation du lieu, ce sont plus de 3400 venues. Chaque semaine, ce sont plus de 25 nouvelles femmes qui franchissent la porte de Citad’elles, avec une impression que cela ne s’arrêterait jamais. Les expertes nationales avec lesquelles nous avions travaillé nous avaient dit que le besoin d’un tel lieu ne faisait aucun doute, qu’il y aurait du monde. Malheureusement, elles ne s’étaient pas trompées. C’est un fléau national qui se traduit aussi sur le territoire nantais.

Quel est le profil des femmes qui se présentent ?

Comme au niveau national, toutes les catégories socio-professionnelles sont représentées. Certaines femmes sont en situation d’emploi, d’autres non. Ce sont des femmes de tous les âges, de la jeune majeure, à la doyenne de plus de 80 ans. C’est très disparate. En revanche, dans 95% des cas, lorsqu’il s’agit de violences sexuelles, elles connaissent leur agresseur.

Avez-vous dû réajuster certaines choses en cours de route au niveau de ce processus ?

Dès le début, on s’est rendu compte que les permanences psychologiques n’étaient pas suffisantes. On a doublé leur nombre depuis l’ouverture. Aujourd’hui, Citad’elles propose des permanences psychologiques et juridiques du lundi au vendredi, toute la journée. Pour autant, elles sont très vite saturées.

Idem pour les dépôts de plainte qui nécessitent un temps long de recueil de la parole des victimes. Les situations sont parfois très graves et c’est une nécessité de « prendre soin » des femmes, y compris dans cette phase-là, de  faire en sorte qu’elles aient le temps de livrer leur histoire. Les brigades de protection de la famille de la police nationale et de la gendarmerie nationale, formées aux violences faites aux femmes et à leurs enfants, s’attachent à recueillir avec soin la parole dans ce lieu.

Dans un récent article de Slate, vous évoquiez la question des violences administratives et économiques. C’est une problématique que vous avez rencontrée au sein de Citad’elles ?

Oui, cette question se pose régulièrement mais est souvent exclue d’entrée de jeu par les femmes. Ces types de violences demeurent assez invisibles dans l’esprit des victimes. Se demander si c’est normal de ne pas avoir accès à ses comptes bancaires, à ses droits sociaux par exemple, peut faire partie du travail de conscientisation, avec l’aide des professionnelles de la CAF qui assurent des permanences à Citad’elles. Communiquer sur ces réalités est aussi l’une de nos missions de demain.

Et puis, il y a la question des violences sexuelles… Lorsque les femmes arrivent à Citad’elles, elles parlent d’abord de violences psychologiques. Ce n’est pas simple de parler de violences sexuelles, surtout quand elles sont subies au sein du couple. C’est le temps des entretiens tout au long de leur parcours qui permet peu à peu de les évoquer.

Crédit : Christiane Blanchard

Citad’elles s’est construit sur une volonté de développer la pluridisciplinarité. Est-ce une réussite ?

A Citad’elles, les femmes trouvent de nombreux professionnel·le·s expert·e·s engagé·e·s dans la lutte contre les violences faites aux femmes et leurs enfants. Cette équipe pluridisciplinaire œuvre en réseau dans un même lieu et dans l’intérêt des victimes. L’objectif de l’équipe est bien de se mettre aux services des femmes et de faciliter un parcours souvent « du combattant », qui oblige à aller frapper à toutes les portes pour tenter de s’en sortir. L’enjeu pour l’équipe est à la fois que les femmes et leurs enfants soient informé·e·s et défendu·e·s, qu’ils puissent faire valoir leurs droits, pour prendre soin d’eux-mêmes et de leur santé, être mis·e·s à l’abri et en sécurité en cas de grave danger, accéder au logement, à l’emploi, reprendre confiance.

On constate que le lieu sécurisé, « cocooning », facilite cette approche globale qui vise à écouter et comprendre les victimes. Le collectif qui se construit en ce moment, en un même lieu, c’est ce qui fait la différence selon moi dans l’accompagnement, même s’il sera nécessaire de l’évaluer sur le long terme.
Citad’elles vient de naître, s’est élancée la première année et a déjà démontré ses forces en maintenant un service 24h/24, pendant les périodes de confinement. La richesse d’un tel lieu, c’est le partage de savoir-faire, d’expertise et la construction peu à peu d’une culture commune qui évolue et s’adapte aux besoin de chaque femme et de chaque enfant.

Échangez-vous avec d’autres villes pour la mise en place de structures similaires ?

Nous sommes très sollicités par d’autres villes, en métropole et même dans les DOM-TOM. Pour le moment, nous avons concentré notre énergie sur le service rendu aux femmes et n’avons pas eu le temps de de capitaliser et de partager notre histoire, mais ce serait utile pour d’autres et passionnant de le faire.

Je pense qu’on aura un intérêt, le moment venu, à écrire l’histoire de ce beau projet. C’est une histoire collective, même si la ville de Nantes est fortement partie prenante puisque c’était un engagement de mandat. L’histoire doit rester collective, au niveau de ce territoire, en prenant appui sur les partenaires institutionnels, mais aussi sur les partenaires associatifs. C’est important de dire que ce projet représente un coût et que sans l’engagement politique, il n’aurait pu voir le jour.

Quelles seront vos priorités pour cette deuxième année ?

Clairement, la priorité est de consolider la structure. Il me semblerait important que l’on puisse enfin développer les activités collectives. Nous avions débuté des ateliers d’art thérapie par exemple, en lien avec l’association Question confiance, ou des groupes de paroles qui étaient initiés avec SOlidarité femmeS. Et bien sûr, il y a la question de la prise en considération des enfants. On sait que l’écoute des enfants en bas âge, c’est-à-dire de 0 à 5 ans, doit être adaptée et faire appel à une expertise spécifique.

Depuis le 2 novembre, Citad’elles a enclenché un nouveau partenariat avec l’association Les pâtes au beurre pour des entretiens individuels avec les enfants. C’est un point essentiel, les professionnel·le·s parlent aussi de stress post-traumatique pour ces enfants.
On souhaiterait aussi faire de Citad’elles un centre de ressources pour les acteurs et actrices du territoire, capitaliser nos expériences, que Citad’elles puisse, avec les opérateurs associatifs et institutionnels qui y travaillent,  construire des actions de prévention et de sensibilisation, que Citad’elles puisse mener des évaluations au long cours, pourquoi pas pour alimenter la recherche universitaire ? On aimerait pouvoir croiser les regards avec d’autres structures du territoire national, voire initier, avec d’autres, un réseau national ? Accompagner le territoire métropolitain à monter en compétence sur ces questions et articuler notre action avec celle des communes notamment.

Quel est votre bilan personnel, professionnel, autour de ce projet ?

En tant que directrice territoriale, c’était une opportunité géniale de pouvoir piloter ce projet du début jusqu’à sa mise en œuvre opérationnelle. J’avais d’ailleurs demandé à pouvoir aller jusqu’au bout et je m’étais promise qu’on y arriverait.
Ce type de projet redonne du sens aussi à une vie professionnelle. Avec Citad’elles, j’associe les compétences acquises au cours de ma vie professionnelle et un engagement personnel.
Je ne suis pas une militante de la première heure mais je suis une engagée. C’est à l’image de mon parcours professionnel, majoritairement tourné vers

la mise en œuvre des politiques publiques en direction des publics en rupture dans leur parcours de vie. J’aime l’innovation, l’expérimentation, le partenariat, le défi et je suis, bien sûr, très attachée à la question de l’égalité entre les femmes et hommes !

 

Propos recueillis par Aurélie Lehéron