Le 4 décembre prochain s’ouvrent les rencontres féministes européennes à Nantes. L’occasion de dialoguer avec Violaine Lucas, présidente de l’association Choisir la cause des femmes, à l’initiative de l’événement, et Manon Kerivel, sa secrétaire nationale.

Pour commencer, pouvez-vous nous dire quelques mots à votre sujet ?

Violaine Lucas : Depuis 2021, je préside Choisir la cause des femmes, une association créée en 1971 par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir qui compte aujourd’hui 150 adhérentes. En parallèle, je suis professeure de Lettres dans un lycée à Saint-Nazaire et travaille sur La Clause de l’Européenne la plus favorisée (Éditions Des femmes) depuis 2005.

Manon Kerivel : J’ai rejoint l’association en 2022, d’abord en tant que stagiaire puis membre bénévole et j’en suis actuellement l’une des secrétaires nationales. Diplômée d’un Master 2 en Sciences politiques et européennes, j’étudie aujourd’hui en Allemagne. Avec Violaine, nous avons débuté en juillet 2022 un tour européen en Croatie, Slovénie, Autriche, Pologne, Espagne, Allemagne, Suède entre autres, pour aller à la rencontre des associations et des féministes européennes. Nous avons visité 19 pays à ce jour.

Violaine Lucas : Et nous allons poursuivre ce tour d’Europe dans 7 autres pays dans les semaines et mois à venir.

À cette occasion, avez-vous observé des évolutions sur la façon dont votent les Européennes ?

Manon Kerivel : Elles s’y intéressent davantage. Par exemple, en Slovénie, l’élection du nouveau gouvernement progressiste a été possible grâce aux votes des femmes et des jeunes et à une plus grande mobilisation. Ce fut également le cas en Pologne.

Choisir publie ce mois-ci le livre Le meilleur de l’Europe pour les femmes (Éditions Des femmes). Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Violaine Lucas : Il s’agit d’une édition actualisée, en français et en anglais, de l’étude publiée en 2008. Nous livrons ici notre analyse comparative des droits des femmes dans l’Union européenne. Cinq thématiques sont abordées : les droits sexuels et reproductifs, le droit de la famille et les droits des personnes LGBTQI, la lutte contre les violences faites aux femmes, l’indépendance économique des femmes et la participation à la vie politique. Une équipe de 9 bénévoles, réunies en groupes de travail et en séminaires, ont contribué à la rédaction de cette actualisation qui s’appuie à la fois sur notre connaissance du terrain et sur une source documentaire importante.

Manon Kerivel : Me concernant, j’ai contribué à la rédaction des chapitres sur la participation à la vie politique et la faisabilité juridique de ce projet d’alignement législatif par le haut.

Quinze ans se sont écoulés entre les deux éditions. Quelles sont les principales avancées durant cette période ?

Violaine Lucas : De nombreuses recherches et études ont été produites. De même, nous avons vu arriver de nouveaux instruments juridiques, comme la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul). Nous avons également assisté à un large mouvement de désobéissance et de contestation des femmes et à la naissance du mouvement #MeToo. En 15 ans, il y a aussi une conception nouvelle de la famille, avec une jeunesse extrêmement engagée sur l’égalité de genre et le mouvement queer.

Autre actualité : les Rencontres féministes européennes, les 4 et 5 décembre à Nantes. De quoi s’agit-il ?

Manon Kerivel : Cet événement européen est un lieu de rencontres et de discussions avec une grande partie des féministes rencontrées lors de notre tour européen.

Violaine Lucas : Nous allons donner la parole à une quarantaine de féministes européennes autour du livre et c’est à partir de l’ensemble législatif, soit une vingtaine de lois, – que nous proposons dans notre livre et qu’elles amenderont – que nous allons tenter d’élaborer ensemble une directive du « Meilleur de l’Europe pour les femmes ».
Concrètement, des ateliers ouverts au public sont organisés le 4 décembre à la Maison de l’avocat sur plusieurs thèmes : faisabilité juridique, droits sexuels et reproductifs, lutte contre les violences patriarcales, indépendance économique des femmes, participation politique des femmes, famille féministe. La journée se conclura par une soirée festive à Stereolux au cours de laquelle des militantes viendront témoigner de l’impact des combats et des victoires féministes et LGBTQI contre la montée de l’extrême droite en Europe et en faveur de l’écologie. Le lendemain aura lieu la restitution des ateliers. Cette deuxième journée sera aussi l’occasion d’interpeller les responsables politiques sur leurs engagements à venir. Aujourd’hui, nous sommes révoltées devant les reculs des droits des femmes dans certains pays et l’immobilisme de ceux qui se disent progressistes. Il faut que la solidarité européenne s’exprime contre cette façon de faire des droits des femmes une variable d’ajustement politique pour campagne électorale et États liberticides !

Dans quels pays européens l’égalité entre les sexes est-elle la plus avancée ?

Violaine Lucas : L’Espagne, où il y a une réelle volonté politique, est le modèle à suivre partout en Europe. Déjà, il y a 15 ans, sa politique de lutte contre les violences faites aux femmes était la meilleure. Son congé paternité et/ou de “second parent” (16 semaines avec une indemnisation à 100%) est également unique en Europe. Il existe une vingtaine de lois qui sont les plus favorables aux femmes dans l’Union Européenne, mais la question est de savoir comment un pays va les mettre en œuvre. Il ne suffit pas qu’une loi existe, il faut aussi qu’elle soit effectivement mise en œuvre et que son impact soit régulièrement évalué.

Manon Kerivel : Il y a d’autres pays pionniers, comme l’Estonie sur les questions liées aux droits sexuels et à l’éducation sexuelle. En Slovénie, l’élection d’un gouvernement plus progressiste a également permis de nouvelles avancées, comme le mariage pour toutes et tous.

A contrario, quels sont les mauvais élèves ? 

Violaine Lucas : Presque partout le « niveau » baisse. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en septembre 2022, le nouveau ministre suédois des Affaires étrangères [dont le gouvernement est soutenu par l’extrême droite, ndlr] a annoncé l’enterrement de la « diplomatie féministe », instaurée depuis 2014, dont la Suède était pionnière. Nous avons légitimement des inquiétudes.

Manon Kerivel : Dans les pays d’Europe centrale, nous pouvons faire un parallèle entre la présence d’un gouvernement conservateur d’extrême droite et la régression des droits des femmes. Dans les pays comme la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, les femmes, et notamment celles appartenant à des minorités, sont encore plus violemment impactées.

Et la France ?

Violaine Lucas : Des études montrent en effet que la France est parmi les pays les plus en avance, derrière le Royaume-Uni. Mais il y a des lacunes sur l’éducation sexuelle. Et, concernant l’IVG, on peut noter des disparités importantes d’un territoire à l’autre. Le refus du Président Macron de donner une définition juridique du viol avancée dans la nouvelle directive européenne sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes est un scandale. La culture du viol et de l’inceste est omniprésente en France. Et il n’y a pas de moyens pour prévenir, éduquer, punir et prendre en charge. La France brandit comme un étendard son féminisme mais n’en fait rien !

Manon Kerivel : Depuis 2022, la contraception est gratuite pour les femmes de moins de 25 ans. Et son accès est facilité depuis janvier dernier.

Quelles questions divisent le mouvement féministe européen ?

Violaine Lucas : En France, comme en Europe, la question de la prostitution peut diviser. Tout comme la GPA et la transphobie incompréhensible de la part de certaines associations prétendument féministes.

En 2024, auront lieu les élections européennes… L’occasion de parler de parité politique. Comment parvenir à l’établissement d’une représentation équilibrée des femmes et des hommes dans la sphère politique ?

Manon Kerivel : Il faut poursuivre le combat pour la féminisation du monde politique. Des études montrent que le scrutin proportionnel de liste est déterminant à condition que chaque liste soit composée alternativement d’un candidat de chaque sexe, comme au Portugal. Les aides de l’État ou de l’Union européenne doivent être octroyées seulement aux partis politiques qui respectent une stricte parité dans les listes et les exécutifs.

Violaine Lucas : Il faut aussi montrer aux femmes que c’est possible de s’impliquer en politique.

Enfin, quels sont les nouveaux enjeux pour le féminisme européen ?

Violaine Lucas : Dans le projet initial européen imaginé par Gisèle Halimi, l’écologie est une question centrale. On ne peut avoir d’égalité et de dignité des femmes que dans un monde « sauvé » des désastres écologiques : c’est d’ailleurs par elles qu’il peut être sauvé. La liberté de circulation des femmes et la lutte contre le racisme et toutes les formes de discriminations qui s’ajoutent au sexisme et aux violences sont les moyens de la lutte en Europe et dans le monde.

Propos recueillis par Florence Falvy

Les rencontres féministes européennes : informations et billetterie ici