Anne-Laure Guermont & Romain Fenouil « Un vrai congé parental partagé et indemnisé devrait être la clé de voûte d’une politique de l’égalité »

18 juin 2021
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Publié le 18.06.21

 

En présentant le portrait de Romain Fenouil (initialement invité lors de l’édition annulée du Printemps des Fameuses 2020) et Anne-Laure Guermont (Directrice Communication & Newbiz Publicis Activ et membre des Fameuses) comme inspiration de parentalité partagée et hétéronormée, on aimerait penser que l’idée d’égalité ne mérite pas un article tant elle est évidente.  Pourtant à l’épreuve de la réalité, il semble utile de les convoquer pour faire le bilan, et recenser quelques ressources inspirantes pour les futures générations de parents.

 

Il y a 5 ans, la naissance de leur premier enfant, Basile, a été pour eux l’occasion de mettre en pratique leurs idées autour de la parentalité.  Une aventure dont ils devaient parler au Printemps des Fameuses 2020. Leur témoignage tombe à pic au moment où la saison #2 2021 parlera d’amour (le 24 juin) et à la veille du passage à 28 jours du congé 2e parent le 1er juillet.

 

Après 9 ans de vie commune, vous avez choisi de devenir parents ?  Racontez-nous ce choix, était-ce une étape indispensable dans votre amour ?

 

Anne-Laure Guermont : C’est vrai que la question peut se poser car devenir parent bouleverse la relation à l’autre. Personnellement, je n’avais pas de désir de maternité dans l’absolu. Par contre, j’avais envie de devenir parent avec Romain. C’est très différent, et cette étape de verbalisation a été essentielle dans notre choix.

 

Romain Fenouil :  C’est vrai qu’on a mûrement réfléchi car ce n’était pas obligatoire. On en a beaucoup parlé entre nous. Nous avions comme inspiration une excellente relation avec nos propres parents. Cela a été assez déterminant pour nous motiver à affronter cette aventure qu’on mesurait difficile avant même de se lancer…

 

Pour la préparation à l’accouchement, comment avez-vous envisagé les choses ?

 

R.F :  C’est important de se rappeler qu’on a choisi d’être deux dès le départ ! C’est devenu ma priorité. Je me suis rendu disponible: les rendez-vous médicaux, les cours de préparation… Je me suis senti entièrement concerné, on a abordé tous les sujets ensemble.

 

AL.G :  En suivant les étapes actuelles organisées par la société vers la parentalité, il y a trop peu de moments partagés. Donc pour nous impliquer ensemble, on a puisé dans les livres, on a échangé et pris des décisions.

 

R.F : Par exemple, on a choisi de s’inscrire (et de financer nous-même) huit séances d’éveil musical. Je le recommande!  J’étais le seul père à suivre ces cours et cela m’a fait de la peine pour toutes les mères seules… Ces séances m’ont donné plein d’idées pour passer des moments chouettes avec mon fils dès les premiers mois !

 

« On ne devient pas parents en lisant des livres… »  Expliquez-nous de quelle manière ces lectures vous ont permis de vous former et quels ouvrages recommandez-vous?

 

R.F : Avant de prendre des décisions, il faut bien y avoir réfléchi !  On applique cela à tous les autres domaines de la vie, pourquoi pas la parentalité ? Comment porte-t-on un enfant ?  Faut-il le laisser pleurer ou non ? Faut-il l’installer proche du lit des parents ? Quelles sont les grandes étapes de son développement psychomoteur ? Les connaissances sur ces sujets sont désormais très accessibles. Il y a vraiment des analyses scientifiques autour desquelles échanger pour s’approprier ces informations, faire des choix dans l’intérêt de l’enfant et celui du couple ! Je crois moins en l’instinct parental qu’en l’apprentissage. Les découvertes récentes dans le champ des neurosciences notamment nous permettent d’aborder la parentalité avec plus de conscience. Je recommanderais deux livres en particulier : Pour une enfance heureuse de Catherine Gueguen et Comment fonctionne vraiment le cerveau de votre bébé ? de John Medina. Absolument passionnant.

 

AL.G : Ces lectures ont été une manière d’harmoniser nos points de vue. On lisait un livre, on se le passait, on en parlait. Cette recette a vraiment bien fonctionné dans notre transformation progressive vers l’état de « parents ».  Moi, je recommanderais le livre De la naissance à trois ans de Charlotte Poussin, d’inspiration Montessori, il répertorie plein de fiches pratiques très synthétiques si on a peu de temps ou si on aime moins lire. J’avoue que tout cela n’était pas évident pour moi.  Le jour où Romain m’a annoncé qu’il ne voulait pas de lit à barreau pour notre enfant, et qu’il allait lui-même construire un sommier, j’ai trouvé ça un peu dingue !  En même temps, cette découverte de l’implication de l’autre, c’est touchant.

 

Et l’impact de l’accouchement ? Quel a été un choix utile à partager selon vous ?

 

AL.G : J’ai eu la chance d’accoucher, assez simplement, d’un bébé en bonne santé, ce qui facilite ce passage parfois compliqué. On avait anticipé un peu, par exemple, pour l’allaitement, il y a en France une sollicitation de la mère permanente dans les premiers jours. Notre volonté était que Romain participe dès que possible aux biberons et que je puisse tirer mon lait.

 

R.F : Le lendemain de notre retour à la maison j’ai été cherché un tire-lait et j’ai pu prendre le relais quelques jours après la naissance de Basile. Je suis assez sceptique quand j’entends certaines féministes mettre en avant la dimension nourricière sacrée de la mère. Pour moi, cela a été important d’y être associé dès le début dans ma relation avec notre enfant. Nous l’avions décidé ensemble et c’était important qu’on gère aussi les nuits à deux.

 

Romain, tu as choisi d’être présent en complément du temps de crèche, les premières années de Basile, pourquoi ?

 

R.F : J’avais envie de cette expérience, malgré son incompatibilité avec le monde professionnel et ses injonctions de productivité. Le congé parental actuel en France ne permet pas vraiment au père de s’arrêter, l’indemnisation de 400 euros est vraiment trop symbolique, à moins d’avoir des moyens personnels. C’est bien Anne-Laure qui a eu un congé maternité de trois mois. Mais ensuite, en accord avec Anne-Laure, j’ai réorganisé mes activités professionnelles dans la communication et la formation pour m’installer en tant qu’indépendant. Cela m’a  permis d’organiser mon temps de travail plus librement et je pouvais être présent plusieurs jours par semaine avec Basile en complément de la crèche. Honnêtement, le vrai travail, c’était avec lui. Idéalement, j’aurais aimé pouvoir travailler dans un 80% pour être pleinement disponible sur mon temps parental. Là, j’étais épuisé : c’est difficile de lancer son activité en devenant père en même temps.

 

AL.G :  Moi, je me suis sentie soulagée en reprenant le travail, comme Romain était émotionnellement investi, c’était moins difficile de partir. J’ai pu m’investir librement au travail, d’autant plus que je prenais un nouveau poste dans une nouvelle agence, ce qui implique une certaine disponibilité.

 

Le congé paternité passe de 14 à 28 jours, vous en pensez quoi? 

 

AL.G : Cela montre à quel point notre classe politique est hors sol !  Un vrai congé parental partagé et indemnisé devrait être la clé de voûte d’une politique de l’égalité entre hommes et femmes. Là, j’ai l’impression qu’on cherche simplement à calmer les féministes. Il y a pourtant eu des préconisations ambitieuses documentées par la Commission Cyrulnik pour les 1000 premiers jours de l’enfant À quoi cela sert de faire appel à des experts pour des recommandations si on s’assoie dessus ensuite? Il faut une politique beaucoup plus ambitieuse, qui permette aux parents de se répartir la charge suffisamment pour que les entreprises n’associent plus systématiquement la parentalité aux mères qui en paient le prix fort professionnellement: le fameux « plafond de mère ». Combien de fois m’a-t-on demandé lors d’entretiens professionnels si j’avais le projet d’être mère ? Les hommes doivent prendre leur part. Statistiquement, les femmes sont toujours largement freinées dans leurs parcours professionnelles au moment de la maternité, et ce décrochage se poursuit jusque dans les statistiques de retraites. C’est illégal, discriminant, injuste.

 

R.F : Même les entreprises sont en avance par rapport au gouvernement. L’année dernière, 105 entreprises ont signé le Parental Act qui propose un congé d’un mois au second parent, rémunéré à 100%. Là le gouvernement s’aligne, mais manque de perspectives. Pourtant, les attentes des générations qui arrivent sont de plus en plus fortes !  Et la situation actuelle n’est pas du tout à la hauteur. Devenir parent m’a rendu militant. J’ai rejoint l’association Parents et féministes qui s’est monté à Rennes en 2019. Nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un plaidoyer pour les prochaines élections. L’idée phare est bien sûr un congé paternité, aligné sur le congé maternité ET obligatoire. Et pourquoi pas comme le modèle scandinave, un nombre de jours réservés à la parentalité, qui donne vraiment du temps et des moyens aux parents pour s’investir avec leur.s enfant.s, avant l’entrée à l’école. En parallèle, j’ai monté une présentation de 45mn qui s’intitule « Confessions d’un père au foyer ». Je commence avec cette interrogation « Pourquoi autant de femmes font-elles encore des enfants avec des hommes? » qui sont largement absents les premières années de la petite enfance. Ce qui est déterminant à mon avis, c’est que le père se retrouve rapidement dans des situations, seul avec l’enfant, ce qui n’arrive jamais si on ne le prépare pas.

 

Et sur la question du genre ? Être parent : un homme, une femme ? Quelle identité donne-t-on à son enfant ?  Comment cheminez-vous sur ces points de débat au sein du mouvement féministe actuel ?

 

R.F : Il y a vraiment un moule du genre identitaire, sociétal dont il est difficile de s’émanciper aujourd’hui avec l’école, la consommation étant encore très genrée. Nous, le message qu’on veut faire passer à notre fils, c’est qu’il peut devenir qui il a envie d’être. Et on est attentifs par rapport aux injonctions de genre qu’il reçoit… On en parle beaucoup avec lui.

 

AL.G :  Nous sommes convaincu.es qu’il y a de la place pour toutes les familles dans leur diversité. Le seul point qui me pose problème, c’est d’entendre que le genre peut prédisposer à certaines émotions : la femme serait plus douce, bienveillante et l’homme plus autoritaire. Mon expérience parentale prouve le contraire. Et on voit bien dans les couples de même sexe que la question de la parentalité est souvent mieux investie plus équitablement.

 

Rédaction & photo Manon Aubel

 

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