« La rhétorique de la performance économique produit un sexisme bienveillant » Hélène Périvier

19 mai 2020
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ET APRÈS ?  L’épidémie mondiale de Covid-19 révèle les inégalités femmes-hommes sur le marché du travail et au sein du couple. Rencontre Hélène Périvier, économiste de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Elle dirige le Programme de Recherche et d’Enseignement des SAvoirs sur le GEnre (PRESAGE).  

 

 

Vous enseignez l’ « économie du genre » à Sciences Po et avez co-fondé le programme PRESAGE.  La crise du Covid-19 a-t-elle impacté l’actualité de ce programme ?

 

Nous fêtons les 10 ans du programme PRESAGE, qui défend une approche pluridisciplinaire des études de genre.  Les projets de recherche portent sur les questions structurelles des inégalités, que le Covid-19 ne remet pas en cause fondamentalement.  La crise sanitaire exacerbe les inégalités existantes. Par exemple, on sait que les femmes réalisent 70% des tâches domestiques et familiales. Nous manquons encore de données pour évaluer l’effet du confinement sur les inégalités entre les sexes, mais il est probable que les femmes aient dû gérer une grande partie de ces tâches.

 

La crise a par ailleurs jeté un coup de projecteur sur les métiers dans lesquels les femmes sont surreprésentées, comme les aides-soignantes et les infirmières, dont on sait déjà qu’ils ne sont pas rémunérés à la hauteur de l’enjeu.  Les travaux de Séverine Lemière et de Rachel Silvera montrent la nécessité de revaloriser ces métiers, car les grilles de salaire actuelles sont affectées par des biais de genre.  (Lire l’interview de Séverine Lemière)

 

« Il faudra défendre l’égalité dans toutes ses dimensions et redonner du sens aux « biens communs » comme la santé, l’éducation, l’environnement. »

 

Les femmes ont été en première ligne de cette crise sanitaire, mais des métiers de service, comme celui de livreur, à prédominance masculine, ont aussi été durement impacté…  

 

Effectivement, la crise liée au Covid-19 révèle une précarisation plus large.  Aux inégalités entre les sexes s’ajoutent des inégalités économiques, sociales, territoriales, scolaires…  Cela nous interroge directement sur le projet de société que nous défendons en tant que citoyen·nes. Nous percevons les dangers à venir dans les frictions que vont induire la répartition du coût de cette crise, il faudra défendre l’égalité dans toutes ses dimensions et redonner du sens aux « biens communs » comme la santé, l’éducation, l’environnement.

 

Justement en tant qu’économiste, quelle place donner à l’égalité face aux exigences économiques ?

 

Depuis les années 2000 la rhétorique visant à justifier l’égalité au nom d’une performance économique monte progressivement, que ce soit au niveau des entreprises (plus de femmes dans le management accroît la performance de l’entreprise) ou au niveau macroéconomique (plus de femmes qui travaillent accroît le PIB). À chaque crise, c’est la même ritournelle : en 2008, on disait que plus femmes dans la finance aurait permis d’éviter la crise car elles sont supposées être moins enclines à prendre des risques que les hommes. La crise du Covid-19 n’échappe pas à cette règle. Et puis il y a eu cet article de Forbes magazine qui a beaucoup circulé. On pouvait y lire que les pays dirigés par des femmes gèrent mieux la crise sanitaire que les pays dirigés par des hommes. Cette approche teintée d’essentialisme ne promet pas l’égalité des sexes. La causalité est probablement inverse : il est probable que des pays plus inclusifs, plus soucieux de lutter contre les inégalités et les discriminations sont mieux équipés que les autres pour faire face à un tel défi. Et parce qu’ils sont plus inclusifs, ils ont plus de chance d’être dirigés par une femme.

 

« La mise en avant de l’égalité ou de la présence de femmes comme un outil de performance est problématique. Cette approche met en danger l’égalité car elle renverse l’ordre de priorité. »

 

La mise en avant de l’égalité ou de la présence de femmes comme un outil de performance est problématique. Cette approche met en danger l’égalité car elle renverse l’ordre de priorité. Avec ma consoeur Réjane Sénac, nous venons de publier un article intitulé le nouvel esprit du néolibéralisme.  Si on veut défendre l’égalité, on ne peut plus passer par cette rhétorique de la performance qui produit une forme de sexisme bienveillant.  L’égalité a un prix, elle ne fera pas que des gagnant·es, sommes-nous vraiment prêt·es ?

 

Quel est ce prix à payer selon vous ?

 

L’égalité implique un partage du pouvoir et des ressources dans toutes leurs dimensions. L’implication des hommes dans la famille n’est pas évidente.  Les hommes ne sont pas tous prêts à abandonner leur carrière et leur « capital », qui signifie aussi une reconnaissance sociale, au profit d’un mode de vie plus égalitaire.

 

« L’exigence écologique et égalitaire est un défi sans précédent. Cette crise doit nous permettre de réévaluer collectivement la place que nous donnons à des valeurs comme la liberté et l’égalité face aux défis qui nous attendent. »

 

Comment voyez-vous l’avenir ? 

 

Les contraintes économiques vont être monstrueuses.  Le gâteau que nous partageons se rétrécit plus que jamais avec -6 points de PIB prévus cette année.  Il s’agit d’une récession économique comme nous n’en avons jamais connu jusqu’à présent. Dans ce contexte, quelle importance va-t-on donner à l’égalité ? Le mécontentement social va probablement s’accentuer dans les mois qui viennent avec de fortes lignes de divergences.

 

Si la question écologique fédère de plus en plus, elle doit être articulée avec l’objectif d’égalité. La contrainte écologique risque d’accroître les tâches au sein des famille, il va falloir les répartir…  et il n’est pas sûr que cela se fera de manière féministe. L’exigence écologique et égalitaire est un défi sans précédent. Cette crise doit nous permettre de réévaluer collectivement la place que nous donnons à des valeurs comme la liberté et l’égalité face aux défis qui nous attendent.

 

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