« L’Europe a les instruments pour que les femmes ne soient victimes de la crise » Élisabeth Morin-Chartier

12 mai 2020
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ET APRÈS ? L’épidémie mondiale de Covid-19 est l’occasion d’interroger l’Europe, qui va être soumise à un vrai défi économique et politique. Serait-ce le moment pour harmoniser ses positions sur l’égalité entre les femmes et les hommes ? de faire une Europe résolument féministe ? Quelques jours après le 9 mai 2020 qui célébrait 70 ans de solidarité européenne, entretien avec…

 

… Élisabeth Morin-Chartier, Membre du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, conseillère du président de la Fondation Robert  Schuman, députée européenne de 2007 à 2019 au sein du Parti populaire européen (PPE) et première questrice du Parlement. Elle a également présidé, de 2013 à 2018, l’European Union of Women.

 

 

Pouvez-vous nous rappeler la raison d’être de L’European Union of Women dont vous avez été présidente ?

 

Cette ONG (Organisation non-gouvernementale – ndlr) est née au moment où les prémices de l’Europe se mettaient en place. Elle a pour objectif d’impliquer les femmes dans le développement de l’idée européenne, du besoin d’Europe. On parle sans arrêt des « pères » de l’Europe (Schuman, Monet etc.). Alors quoi ? Il n’y aurait pas eu de « mères » de l’Europe ? Bien sûr que si ! Elles ont été nombreuses, les femmes qui ont adhéré au sortir de la seconde guerre mondiale, à cette idée de paix, de construction commune. Quand j’étais jeune, ma tante Rachel m’a dit « J’ai connu trois guerres : l’une en tant que fille, l’autre en tant que femme, la dernière en tant que mère ». Ce témoignage m’a profondément marquée : ce sont des femmes du peuple qui se sont engagées pour construire l’Europe. Cela explique que sur la question de l’égalité entre les citoyen·nes, et donc de l’égalité femmes – hommes, l’Europe ait fait preuve de modernité bien avant ses états. C’est de cette Europe, celle de Simone Veil, première présidente élue du Parlement, que je me revendique.

Les lois adoptées par les États membres en faveur de la parité ont permis, ces dernières années, un accroissement certain du nombre de femmes élues, notamment au Parlement (41 % en 2019 dont la présidence de la commission). La valeur de l’UE, c’est son exemplarité ?

 

Absolument. L’Europe est un phare. En temps de coronavirus, c’est aussi ne l’oublions pas une certaine idée de la démocratie, de la liberté et de l’égalité. Le fonctionnement de l’institution est en cohérence avec ses objectifs, c’est la moindre des choses. Au parlement européen par exemple, la vie familiale est intégrée et acceptée. Les voitures partagées possèdent un siège bébé, il y a une crèche à disposition, des chaises hautes au self, un espace pour langer ses enfants…

 

« L’un des grands défis de l’Europe est d’améliorer l’indépendance économique des femmes. Les instances travaillent notamment sur une directive consacrée au worklife balance, c’est à dire à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle »

 

Le droit des femmes est depuis longtemps un enjeu européen. Egalité des salaires, congé parental, droit à l’avortement…  De quoi l’UE se préoccupe actuellement ?


L’un des grands défis de l’Europe est d’améliorer l’indépendance économique des femmes. Les instances travaillent notamment sur une directive consacrée au worklife balance, c’est à dire à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. L’égalité professionnelle passera par l’égalité familiale et cela suggère l’implication des hommes ! Cela nous amène à un autre point névralgique : l’égalité des carrières. Aujourd’hui en Europe une jeune femme gagne 19% de moins qu’un homme à l’embauche. Pourquoi ? Parce qu’on lui fait payer le risque de maternité. Ce schéma est si bien intégré que les femmes réduisent parfois d’elles-mêmes leurs responsabilités au travail. Au deuxième enfant, elles passent en temps partiel et au troisième, 50% d’entre-elles ne travaillent plus qu’à mi-temps.

A diplôme égal, arrivée à la retraite, une européenne gagne encore 40% de moins, en moyenne, qu’un européen et puisqu’elles vivent plus longtemps, cette paupérisation organisée est démultipliée dans le temps et par le veuvage. Cette injustice est d’autant plus criante qu’aujourd’hui en Europe, 61% des diplômé.es sont des femmes. Où sont les fruits de ce travail ? Où sont-ils, alors que les gouvernements et les entreprises dirigées par des femmes s’en sortent mieux depuis le début de la crise ? Mettons leur travail en lumière ! Libérer l’énergie propre des femmes, le voilà le véritable objectif.

 

Les crises économiques frappent les plus fragiles dont les femmes font partie. Comment défendre leur indépendance économique dans le contexte du Covid-19 ?

 

Je suis sûre de deux choses. La première, c’est que l’Europe a tous les instruments pour empêcher que les femmes soient victimes de cette crise sanitaire. La seconde, c’est qu’il va falloir non seulement regarder en face mais aussi tirer les leçons de ce que le Covid-19 a surligné : la proportion de femmes dans les personnels sollicités pendant la crise et l’importance de ces professions dîtes « féminines ». Le risque est grand, c’est vrai, d’un recul du droit des femmes dans les sociétés, c’est pourquoi les actes qui suivront devront être en accord avec la législation.

 

« La question de l’égalité FH doit être un sujet de vigilance constante. Le combat des femmes ne doit plus être un combat spécifique. Économie, culture, information, éducation, santé… Il est partout, tout le temps »

 

Justement, la crise que nous traversons peut-elle inciter les états à se reposer davantage sur l’UE et à appliquer les règles dictées par Bruxelles en matière d’égalité FH ?

 

Si l’Europe est un repère, elle est aussi une soupape sur laquelle les États peuvent s’appuyer. Je suis par ailleurs convaincue que les peuples se remettront mieux de la crise ensemble. L’Europe est née de la guerre, elle a toujours avancé dans les crises. Désormais et plus qu’auparavant, c’est l’Europe de la santé qui doit être portée. Lutte contre les pandémies, recherche médicale… La crise que nous subissons a fait de la santé un sujet prioritaire à échelle européenne. Mon avis est que la question de l’égalité FH doit être un sujet de vigilance constante. Le combat des femmes ne doit plus être un combat spécifique. Économie, culture, information, éducation, santé… Il est partout, tout le temps. Il n’y a pas de progression linéaire de la place des femmes dans l’histoire. C’est la raison pour laquelle on doit suivre le phare européen comme un marqueur à respecter et y aller au bazooka sur tous les sujets où l’égalité n’est pas observée.

 

En 2019, Violaine Lucas, candidate aux dernières élections européenne et membre des Fameuses nous expliquait le rôle de la clause de l’européenne la plus favorisée, votée en 2010 (prendre les meilleures lois en Europe et effectuer une « harmonisation par le haut »). Cette clause de l’européenne la plus favorisée se trouve-t-elle renforcée dans ce contexte ?

 

Au niveau européen, c’est une excellente trame de référence, un instrument de pilotage précieux au service de la diplomatie féministe sur lequel s’appuyer. Peut-être plus encore à partir de maintenant, oui. Il s’agit d’ouvrir le champ des visions, de planter des graines.

 


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