« Un vrai effort d’aller vers l’égalité et le partage des tâches domestiques » Titiou Lecoq

27 mai 2020
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ET APRÈS ? Au sortir de cette période inédite de confinement les Fameuses reviennent sur la charge domestique, encore majoritairement portée par les femmes (qui assurent statistiquement, dans un couple hétérosexuel, 70 % des tâches familiales et domestiques*). Entretien avec… Titiou Lecoq, journaliste, autrice et intervenante au Printemps des Fameuses 2018. Elle publiait en 2017 Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, aux éditions Fayard. 

 

 

En écrivant Libérées, vous n’imaginiez probablement pas qu’on se retrouve, un jour, enfermé·es pendant deux mois dans notre cellule familiale. Qu’est-ce que ce confinement vous a révélé, sur un sujet que vous avez largement étudié ?

 

Pendant cette période, je me suis répétée cette phrase de Simone de Beauvoir « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». Ces droits sont extrêmement fragiles. Dans la plupart des couples, on n’est évidemment pas à égalité quant à la charge domestique, mais on ne s’imaginait pas que ça pouvait être encore pire. Au début, tout le monde a fait un peu attention. En revanche, sur la fin du confinement, j’ai l’impression que ça a lâché, que les hommes ont cessé de faire l’effort. Dans la situation actuelle, où on est certes déconfiné·es sans que les écoles n’aient rouvert pour beaucoup d’enfants, c’est très compliqué. Moi typiquement, je travaille et je m’occupe des enfants.

 

Il y eu un espoir, en début de confinement, de voir la charge domestique se rééquilibrer. Plusieurs voix féministes ont laissé entendre que les hommes allaient, parfois pour la première fois, être confrontés à la réalité de la charge mentale et domestique. Pourquoi ce n’est pas si simple ?

 

Il y a toujours le même problème : l’égalité n’est pas ce qu’il y a de plus efficace. La personne qui sait déjà faire le ménage, le fera nécessairement plus vite. C’est donc un vrai effort d’aller vers l’égalité et le partage des tâches domestiques. Ca veut dire que ce ne sera peut-être pas si bien fait, que ça mettra plus de temps aussi. Donc essayer de la mettre en place dans un moment de crise, où on était un peu tou·t·es en train de devenir fou·olles, et / ou très inquiet·es quant à la situation économique, n’était pas un contexte idéal pour initier un changement.

 

« Certains osent me dire que ça s’est bien passé mais je les soupçonne de mentir (rire). Ce qu’on a vécu, c’est le principe de la femme au foyer au XIXe siècle »


Pensez-vous que ce soit l’école à la maison, venant s’ajouter au télétravail et aux tâches habituelles, qui a cristallisé toutes ces tensions ?

Certains osent me dire que ça s’est bien passé mais je les soupçonne de mentir (rire). Ce qu’on a vécu, c’est le principe de la femme au foyer au XIXe siècle. Au XIXe siècle, un mouvement d’éducation des femmes s’est mis en place. On s’est dit que ce serait quand même bien qu’elles sachent lire et compter afin qu’elles débutent l’enseignement scolaire de leurs enfants. Ces femmes vont donc faire l’école à la maison en plus du reste, comme nous ! Saut qu’on ne sait pas forcément enseigner et que ça a été absolument explosif. Le tout avec une culpabilité voire un refus de se plaindre car “c’est une situation exceptionnelle et que tout le monde fait des efforts”. Et parce que pour les soignant·es c’était, évidemment, tellement plus difficile que ce qu’on vivait nous.

 

 

En parlant des soignant·es, cette crise a été un moyen de mettre en avant tous ces métiers extrêmement féminisés (lire l’interview de Séverine Lemière “Concrétiser la revalorisation des métiers à prédominance féminine). Cette valorisation du travail du “care” peut-il, par effet rebond, permettre d’ouvrir les yeux sur la charge des femmes au sein du foyer ?


Au moins ça a permis de diffuser un peu toutes ces théories autour du travail du care qui étaient développées dans les sphères féministes depuis hyper longtemps, mais qui étaient très cantonnées à un milieu militant. Là, elles sont apparues dans les grands médias. Le fait que certaines femmes se tournent vers des professions dans lesquelles on s’occupe des autres n’était absolument pas évident pour encore pas mal de monde. Donc oui, là dessus, on a un début de vulgarisation. J’attends tout de même de voir le monde d’après. Je pense que la pression économique va être telle que ce sont les femmes qui vont payer en premier.

 

Pourtant, les féministes sont prêtes à recommencer la lutte là où elle a été laissée avant la crise sanitaire, au moment du départ fracassant d’Adèle Haenel aux Césars notamment. Le #coronaviril fait des émules. Ne pensez-vous pas que les féministes sont suffisamment averties sur les conséquences des crises sur leurs combats, pour réussir à l’éviter ?

Non, je ne crois pas. Je pense que les femmes, lors des crises précédentes se sont aussi dit ça. Je le pense car les prises de décisions sont le fait d’hommes ou de femmes qui sont dans une situation de domination. C’est là où on bute avec le féminisme : le changement de société que l’on demande est tellement radical que quelques petites réformes ne suffiront pas. Ça revient quasiment à faire une révolution. Est-ce qu’il va y avoir une révolution dans les prochains mois ? Je n’en suis pas sûre. C’est davantage l’impératif climatique et écologique, allié au féminisme qui peut amener un changement (lire l’interview de Sandrine Roudaut et Pascal d’Erm “Analyser le double asservissement des femmes et de la nature”). On est très nombreuses à crier, mais ils sont beaucoup plus nombreux à ne pas nous écouter.


On l’a vu, les commentateurs de cette crise étaient des hommes. Pourquoi s’est on retrouvé, si rapidement, plongé·es dans un monde médiatique et politique masculins ? Parce que les femmes étaient aux tâches domestiques ?

Parce que c’est à eux qu’on prête la légitimité intellectuelle. C’est quelque chose de très fort. Ça, ça ne va pas bouger pour le moment. En temps de crise, où on a besoin de spécialistes, on arrive facilement à toutes ces couvertures avec ces hommes qui vont faire le monde d’après. On se tourne vers quelque chose de sécurisant. Et ce qui est sécurisant, d’un point de vue intellectuel, c’est l’homme. Il prévoit, il anticipe et nous, pendant ce temps, on fabrique des masques.

Dans un récent article sur slate.fr, vous écriviez que ce changement devait se faire en prenant en compte la réflexion féministe ? Comment expliquer que ce soit si essentiel ?

Les historiens, les anthropologues sont assez d’accord sur un fait : la première inégalité qui a existé dans l’histoire de l’humanité, c’est celle entre les hommes et les femmes. C’est là qu’une hiérarchie s’est développée, que certaines personnes se sont mises en situation de supériorité par rapport à d’autres. Après, l’être humain se met à exploiter les matières premières, la Terre, le racisme se met en place… Mais tout ça, quasiment, découle de la domination des hommes sur les femmes. Il y a quelque chose de presque originel qui se joue. Si on arrive à le faire bouger, on ébranle tout le système. Et quand je dis “les femmes”, je parle bien sûr aussi des femmes racisées et des femmes handicapées.

Pendant cette crise, la question des violences conjugales a été particulièrement relayée. Qu’avez-vous pensé de cette campagne de prévention ? Est-elle le signe d’un changement en cours ?

Elle était pas mal car elle disait “en cas de doute, appelez”. Or, en général, les voisins, l’entourage, n’osent pas faire cette démarche. Ils ont peur de mal interpréter ce à quoi ils assistent. Donc le fait de dire aux gens “vous vous posez la question, signalez et après des spécialistes prendront le relai”, est un angle intéressant. Là dessus, je trouve que les associations féministes ont réussi à se faire entendre, à ce que ça devienne un sujet. On ne sait pas si les violences ont explosé, on sait que les signalements ont explosé. Les femmes n’ont pas appelé mais l’entourage l’a fait. Pour moi, ça, ça montre que quelque chose change dans la société.

 

« On fait du mieux qu’on peut étant donné les circonstances. Je suis pour qu’on soit indulgentes avec nous-même »


Si une deuxième vague devait arriver et, avec elle, un deuxième confinement. Quel conseil donneriez-vous aux femmes pour traverser à nouveau cet épisode ?

Chacun le vit à sa manière, pour moi ça a été hyper violent, j’ai fait beaucoup de cauchemars, et donc je me suis dit “ c’est pas le moment de me battre sur les tâches ménagères, je vais commencer par m’occuper de moi”. Ce n’est pas un moment où il faut se mettre une pression supplémentaire en se disant qu’on est une mauvaise féministe si on ne donne pas le bon exemple. On fait du mieux qu’on peut étant donné les circonstances. Je suis pour qu’on soit indulgentes avec nous-même.

Pensez-vous que cette question des tâches domestiques soit le souci de privilégiées ?

 

Je ne pense pas. Libérées !, je l’ai écrit pour que ce soit lisible par tout le monde, hors des cercles militant·es, hors des grandes villes et même hors de ma génération. Et j’ai eu des retours de beaucoup de femmes différentes, quelques soient les milieux sociaux. On est prêt·es à accepter l’inégalité jusqu’à un certain seuil. Une fois qu’il est dépassé, peu importe son milieu social, peu importe le niveau d’étude, elle devient insupportable. Je pense qu’on évolue sur ce sujet. Au départ, pendant deux / trois ans, quand je disais que je bossais sur les tâches ménagères, on me regardait de travers. Maintenant ça y est, tout le monde y voit un intérêt. Et je trouve que la question de “comment élever les garçons ?” vient s’ajouter à tout ça. Là dessus, il se passe vraiment quelque chose. On verra dans vingt ans si on a réussi.   

 

« Et après, qu’est-ce qu’on fait ? » Retrouvez les autres entretiens :
Christine Bard, historienne « Les crises ont toujours été défavorables aux femmes »

Sandrine Roudaut, éditrice et autrice & Pascale d’Erm, journaliste, autrice, réalisatrice « Analyser le double asservissement des femmes et de la nature »

Séverine Lemière, économiste « Concrétiser la revalorisation des métiers à prédominance féminine »
Élisabeth Morin-Chartier, femme politique « L’Europe a les instruments pour que les femmes ne soient victimes de la crise »

Hélène Périvier, économiste « La rhétorique de la performance économique produit un sexisme bienveillant »
Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po, entretien de conclusion